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Mes coups de cœur en 2016

Hugues Saint-Fort

Cette série que je rédige depuis 2009 a été interrompue en 2015 à cause de certains ennuis de santé. Je suis reconnaissant à tous mes lecteurs qui m’ont fait part de leur vaine attente l’année dernière et de leur déception de n’avoir pu me lire. Je voudrais les remercier de la confiance qu’ils placent en moi pour leur fournir une solide et intelligente recension des meilleurs volumes qui ont été publiés au cours de l’année.

Cette édition de 2016 s’articule autour de trois grandes catégories: Poésie, Fiction, et Non fiction. D’abord, la poésie.

Ouvrages de Poésie

1. Robert Berrouet-Oriol, Éloge de la mangrove, poésie, Triptyque, Montréal, 2016

Éloge de la mangrove, le tout dernier recueil de poésie du linguiste-terminologue Robert Berrouet-Oriol, constitue le troisième volet du triptyque commencé avec Poème du décours (2010) et poursuivi avec Découdre le désastre suivi de L’ile anaphore (2013). Ils ont tous les trois été publiés par les Éditions Triptyque à Montréal et ont été soit finalistes de grands prix littéraires (Prix du Carbet et du Tout-Monde 2010, pour Poème du décours), soit objet de mention d’excellence, de la Société des écrivains francophones d’Amérique pour Découdre le désastre en 2013. Berrouet-Oriol a été le récipiendaire en 2010 du Prix du livre insulaire d’Ouessant, en France.

Ce recueil est divisé en deux parties. La première, titrée «Six piccolos pour une mangrove», comprend six poèmes tous rédigés en vers libres. Chaque poème semble constituer une majestueuse introduction à la mangrove, connue comme, on le sait, une formation végétale typique des côtes marécageuses, dans les pays tropicaux. La seconde, titrée «Éloge de la mangrove», représente, semble-t-il, le cœur du recueil. Elle est composée alternativement de longs et de courts poèmes en prose, tous somptueux mais d’un hermétisme rare et travaillé par le poète dont la maitrise du langage poétique atteint des sommets de l’art.

Et si je décline le récitatif d’un long lent labour dans mes
vaisseaux c’est pour qu’advienne la païenne prophétie du
Sens sais-tu que l’éloge de la mangrove est syncope de
rythmes partition cérémonielle en ses hautes voilures…(p.34)

La mangrove est définie dans le dictionnaire Robert comme une «formation végétale caractéristique des littoraux marins tropicaux, où dominent les palétuviers surélevés sur leurs racines.» Le terme palétuviers revient incessamment tout au long des nombreux poèmes en prose qui jalonnent la seconde partie. Cet arbre des mangroves caractérisé par des racines en échasse adaptées à la vase joue toutes sortes de rôles:

comment ramoner mon chant de chaude
lune adossé aux caïeux prodigues des palétuviers…(p.27)

l’halètement de mon Poème somnambules
pentacles au long bras des palétuviers…(p.29)

les palétuviers les fougères et bois de fer de la mangrove
sont un livre froissé une femme aimée une ville un destin
un chant un mémoriel une chorale c’est selon car ma voix
est toutes ces voix palétuvières…(p.55)

L’une des grandes originalités de ce recueil de Berrouet-Oriol, c’est quand il parvient à insérer les thématiques ou le titre de quelques-unes de ses publications (Découdre le désastre, Poème du décours, p.27) à d’autres publications de créateurs haïtiens (Émile Ollivier: Mille eaux, p.33; La bélière caraïbe: Anthony Phelps: «Nomade je fus de très vieille mémoire» p.38 ou non-haïtiens (Saint-John Perse: Anabase, p.36).

L’écriture poétique de Berrouet-Oriol s’inscrit dans la lignée d’une exigence pure mais loin de tout orgueil ou arrogance. Lire les productions poétiques de Robert Berrouet-Oriol n’est pas un exercice de récréation. C’est un travail difficile qui requiert un attachement sans pareil à l’art. Le poète confère à la poésie une dimension supérieure que peu de poètes haïtiens lui ont accordée.

2. Stéphane Martelly, Inventaires, poésie, Triptyque, Montréal 2016

Grande spécialiste du poète haïtien Magloire Saint-Aude (elle a écrit un essai intelligent et novateur, Le Sujet opaque, L’Harmattan 2001 sur son œuvre poétique), Stéphane Martelly se révèle aussi une créatrice littéraire de grand talent qui semble cultiver parfois une ironie postmoderne. Elle vient de publier chez NOTA BENE au Québec sa thèse de doctorat en littérature intitulée  Les Jeux du dissemblable. Folie, marge et féminin en littérature haïtienne contemporaine qui va renouveler l’approche critique de la littérature haïtienne contemporaine.

Dans Inventaires, son plus récent recueil poétique, elle déploie une écriture discrète, calme, à l’abri des images flamboyantes et des métaphores étincelantes. Stéphane Martelly utilise le terme inventaire dans son acception la plus courante, comme le «dénombrement, l’état des marchandises en stock, des valeurs disponibles et des créances…» Ce dénombrement permet d’évaluer les pertes et les profits, les éléments de l’actif comme du passif. En transposant ce vocabulaire de la comptabilité dans une écriture poétique, Stéphane Martelly recense et privilégie une réalité tantôt objective, tantôt subjective.

Dès le premier poème du recueil (Pourquoi, p.7), elle éprouve la nécessité d’expliquer ses choix.

Je fais des listes parce
que je n’ai pas le temps.
Pour projeter un temps
scandé
d’ordre et de mesure.
Pour le décompte
Pour l’inventaire des choses
qui manquent
Au cas où
Pour que tu saches que
j’y avais pensé
       mais qu’il n’y en avait pas

Ce poème à lui seul offre une entrée remarquable dans le recueil. La plupart des thématiques s’y trouvent: le temps, l’ordre, la mesure, le décompte, la mémoire.

3. Fred Edson Lafortune, Silex, poésie, JEBCA Éditions, collection «L’IMMORTEL», 2016

Silex est le titre du plus récent recueil de poésie de Fred Edson Lafortune, jeune poète haïtien que j’ai découvert en 2014 avec un émouvant recueil écrit en créole haïtien (kreyòl) An n al Lazil, publié chez Trilingual Press. Les poèmes consignés dans Silex sont rédigés tantôt en prose, tantôt en vers, mais quelque soit la forme adoptée, nous sommes entrainés dans une poésie construite à partir d’un matériau littéraire apparemment simple mais en réalité ardemment travaillée. Comparez cette prose poétique:

Nous voici aux quatre coins du silence, avec la bouche pleine de morceaux de papier, comme des iles dévastées par la tempête, attendant notre dernière carte postale d’un faubourg d’éternité. (Rumeur, p. 45-46)

Et ces vers libres:

Je parle la perpétuelle langue de l’errance
Pour transhumer ma folie vers d’autres cieux
J’escalade la scène tumultueuse du passé
Pour t’offrir ma dernière prestation
S’éloignent mes paupières de tes mystères
De tes amours sans pétale
Pour que s’ouvre mon cœur à la pulpe du soleil

La poésie de Lafortune combine les deux acceptions du terme : la sensibilité à ce qui échappe à l’ordinaire et au banal, et la création d’un nouveau langage, l’émergence d’un « gouverneur » des mots. Mais surtout, la poésie de Fred Edson Lafortune roule loin des clichés et des mièvreries qu’on retrouve chez certains jeunes poètes qui veulent brûler les étapes.

4. Jacques Pierre, Kite kè m pale, poésie, Torchflame Books, 2016

Le combat que mène Jacques Pierre pour la défense et l’illustration de la langue créole haïtienne passe par deux chemins: l’enseignement et l’écriture. Jacques Pierre enseigne la langue et la culture haïtiennes à Duke University, en Caroline du Nord et s’est consacré à l’écriture depuis quelques années. Que ce soit en anglais, en français ou en créole, il a fait de la langue et de la culture haïtiennes sa passion. Le titre de son dernier recueil évoque cependant un aspect plus personnel de sa poésie: les épanchements d’un cœur qui ne veut pas oublier et qui partage avec ses lecteurs ses déceptions (Desepsyon, p.20), ses confessions (Konfesyon, p.29), ses remords (Remò, p.38), ses rêves (Rèv, p.40)… Il célèbre des géants de l’histoire de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis au cours du 20ème siècle, Martin Luther King, Jr., (Chapo ba pou Martin Luther King Jr. p.52),  Malcolm X (Djouba pou Malcolm X, p.53), contre l’apartheid en Afrique du Sud, Nelson Mandela, (Omaj pou Nelson Mandela, p.56), contre l’occupation américaine d’Haïti, (Ochan pou Charlemagne Péralte,p. 55), ou contre le racisme prétendument scientifique de certains chercheurs français (Onè respè pou Anténor Firmin, p.57). Au passage, il salue Mère Teresa (Alelouya pou Mère Teresa, p.51), Catherine Flon (Ibo pou Catherine Flon, p.54), et deux célèbres groupes musicaux du Nord d’Haïti (Reverans pou Septentrional ak Tropicana d’Haïti, p.59).

Les poèmes de Jacques Pierre sont rédigés tantôt en prose, tantôt en vers, et le plus souvent en vers rimés, ce qui ne se voit pas tous les jours dans la poésie moderne et contemporaine. Pierre maitrise bien l’art de la rime. Il ne se contente pas d’aligner des rimes, c’est-à-dire répéter à la fin de deux vers au moins un phonème ou davantage. Les rimes qui s’accrochent à ses vers font partie d’un ensemble mélodique qui fait corps avec le contenu du poème, comme c’est le cas dans ce poème en l’honneur du héros haïtien de l’occupation américaine, Charlemagne Péralte:

Kon ti poul malfini pote w ale kouwè sak pay
ze w te kale nan moulen kako a pran nan pasay
ou sèl ki konn sa ki kache nan boutèy aynekenn
gen pawòl lakonsyans pa fouti kache anba lenn
sou kabòn listwa non w se danje pou malfini vèt
ou fè lonè moun ki gen kolonn vètebral yo drèt   

Ouvrages de fiction

5. Jan J. Dominique, L’Écho de leurs voix, roman, Les éditions du remue-ménage, Montréal, 2016

L’interrogation qui clôt la quatrième de couverture du roman de Jan J. Dominique, L’écho de leurs voix s’énonce ainsi: «Comment continuer à vivre malgré le soupçon, malgré l’impunité?» Ce type d’interrogation hante certains personnages qui évoluent dans des ouvrages de fiction de quelques romanciers haïtiens de la diaspora nord-américaine ou constitue la trame principale de leurs romans. On se souvient par exemple de l’inoubliable récit The Dew Breaker d’Edwidge Danticat. Dans L’écho de leurs voix, Jan J. Dominique raconte l’histoire de Claire Noël et de sa  petite famille  émigrée à Montréal. Cette histoire nous est aussi livrée à travers les confessions de Lisa, la meilleure amie de Claire, mais de condition sociale plus modeste. On y apprend tout depuis les plaisirs inattendus que se donnent en cachette les parents bourgeois de Claire, jusqu’aux jeux sexuels hautement excitants auxquels se livrent Lisa et Claire.

Le cœur de l’histoire est constitué par la trame narrative de l’évolution des sentiments de Claire pour Hans à Montréal au cours de l’année 1990. Claire, jeune étudiante d’un Cégep (un Cégep est plus ou moins l’équivalent d’un «Community College» aux États-Unis et plus ou moins l’équivalent d’un IUT, Institut Universitaire de Technologie, en France),  qui vivait jusque-là exclusivement dans le confort et la sécurité de sa petite vie familiale (un père français et une mère bourgeoise d’origine haïtienne), sans prêter aucune attention à l’histoire et à la situation politique du pays d’origine de sa mère, Mina, découvre Hans, un jeune militant d’origine haïtienne et tombe tellement amoureuse de lui qu’elle en devient littéralement obsédée. Quelque part dans le roman, Lisa écrit ceci de Claire:

«…Son journal me révèle une femme obsédée par l’homme qu’elle découvrait, Tout ce qu’elle ressentait était subordonné à cet homme.» (p.129).

L’amour et le sexe rendent Claire heureuse comme nulle femme ne peut l’être, ainsi que le montre ce passage:

J’ai dormi dans ses bras. Nous avons fait l’amour toute la nuit. Je m’endormais avec lui dans mon ventre. Je me réveillais en le sentant gonfler en moi. Lorsqu’en bougeant son pénis me quittait, je lui redonnais des forces, avec mes mains ou ma bouche. Hans dit qu’il adore que je le suce et qu’il est jaloux de celui qui m’a appris à le faire. Je lui ai répondu que j’étais sans doute douée, qu’avant lui je n’avais jamais pris un pénis dans ma bouche. Je croyais en être incapable. Pourtant, ça a été si naturel avec lui. Je ne suis plus gênée quand il me lèche. Je lui ai demandé si mon odeur le dérange, s’il ne préfère pas que je me lave. Il s’est écrié: «Non! Ton odeur, c’est toi. Tu sens bon, Claire, tu sens le désir, le sexe et je n’ai pas envie d’amour aseptisé.» Maintenant, je n’ai plus de réticence. J’ai joui en le caressant, sentant sur son sexe nos deux odeurs mêlées. (p.217).

Au-delà de l’histoire de l’amour fou de Claire Noël pour Hans, L’écho de leurs voix expose l’impossible entente entre deux générations d’immigrants sur la terre d’accueil, celle des parents qui se sont résolus à tourner le dos à la terre d’origine pour des raisons politiques, et celle des enfants qui veulent au contraire tout savoir de l’histoire et de la culture du pays d’origine de leurs parents. Le silence de ces derniers, Mina et Anne-Marie, à propos de leur passé ne fait que renforcer la suspicion des enfants. Ce que cache ce silence constitue le grand mystère de ce roman que Claire va tacher de découvrir et que nous suivons avec passion.

Une autre dimension du roman de Jan J. Dominique--la plus importante peut-être à mon avis—réside dans la chape de silence que les anciens tortionnaires du régime dictatorial de Duvalier veulent imposer dans l’exil. En ce sens, le personnage du nom de Louis Domond représente le modèle même du «riche fuyard» qui, après avoir profité politiquement et financièrement de la répression féroce qui sévissait en Haïti sous Duvalier voudrait mener une vie respectable dans le Montréal haïtien. Il aspire à l’impunité, comme des centaines d’autres macoutes qui ont torturé, violé, et pillé le pays. Mais son existence n’est pas aussi reluisante qu’il le voudrait:

«L’importun qui s’imagine raviver mes souvenirs. S’il savait! Mes fantômes s’en chargent. L’effort est chaque fois plus grand pour les refouler. Ce n’est pas que j’aie des remords, je ne regrette rien, sauf d’avoir perdu Adrienne. Que les ombres gâchent mon sommeil m’est égal, je suis vivant et j’ai la jouissance de mon argent. J’ai bien vécu et eux sont morts. Le seuil ennui, c’est l’écho de leurs cris au plus fort de la nuit. Je n’ai pas le courage de les chasser en montant le volume de la musique.» (p.205).

La majorité des lecteurs haïtiens qui ont grandi en Haïti au cours des années 1960 et 1970, ces années qu’on a appelées «les années de plomb», reconnaitront sans effort la plupart des personnages qui sont décrits dans ce roman, même si la romancière utilise des noms d’emprunt pour les désigner. C’est dire combien le phénomène Duvalier et la féroce répression qui a caractérisé son régime dictatorial ont marqué tous les Haïtiens.

La polyphonie à l’œuvre dans ce roman de Jan J. Dominique peut parfois déconcerter et faire perdre le fil de l’histoire mais la romancière sait tenir ses lecteurs en haleine et nous ne sommes jamais perdus. Je me garderai bien cependant de révéler les dernières pages et la fin de ce roman haletant dont les thèmes principaux se confondent avec le titre du profond essai «La mémoire, l’histoire, l’oubli» (Seuil, 2000)du philosophe français Paul Ricœur que je prends plaisir à citer:

«…il est un privilège qui ne saurait être refusé à l’histoire, celui non seulement d’étendre la mémoire collective au-delà de tout souvenir effectif, mais de corriger, de critiquer, voire de démentir la mémoire d’une communauté déterminée, lorsqu’elle se replie et se referme sur ses souffrances propres au point de se rendre aveugle et sourde aux souffrances des autres communautés. C’est sur le chemin de la critique historique que la mémoire rencontre le sens de la justice. Que serait une mémoire heureuse qui ne serait pas aussi une mémoire équitable?» (p.650)

6. Gaël Faye, Petit pays, roman, Grasset, 2016


Gaël Faye est un Franco-Rwandais (son père est Français et sa mère est Rwandaise) dont le premier roman «Petit pays» a été récompensé du Prix du roman Fnac 2016. C’était au cours de l’été. Quelques mois plus tard, le même roman s’est vu attribué le Goncourt des lycéens, prix littéraire beaucoup plus prestigieux que le Prix du roman Fnac, mais qu’il ne faut pas confondre avec le Goncourt tout court. Selon la chaine de télévision France24, «ces cinq dernières années, le Goncourt des lycéens est le prix littéraire dont la moyenne des ventes est la plus élevée avec près de 395.000 exemplaires, avant le prix Goncourt qui lui atteint une moyenne de 345.000 exemplaires.»

Voici comment commence le court prologue de «Petit pays»:

Je ne sais vraiment pas comment cette histoire a commencé.

Papa nous avait pourtant tout expliqué, un jour, dans la camionnette.

— Vous voyez, au Burundi c’est comme au Rwanda. Il y a trois groupes différents, on appelle ça les ethnies. Les Hutus sont les plus nombreux. Ils sont petits avec de gros nez.

— Comme Donatien? j’avais demandé.

— Non, lui c’est un Zaïrois, c’est pas pareil. Comme Prothé, par exemple, notre cuisinier. Il y a aussi les Twa, les pygmées. Eux, passons, ils sont quelques-uns seulement, on va dire qu’ils ne comptent pas. Et puis il y a les Tutsi, comme votre maman. Ils sont beaucoup moins nombreux que les Hutu, ils sont grands et maigres avec des nez fins et on ne sait jamais ce qu’ils ont dans la tête. Toi, Gabriel, avait-il dit en me pointant du doigt, tu es un vrai Tutsi, on ne sait jamais ce que tu penses.

Là, moi non plus je ne savais pas ce que je pensais. De toute façon, que peut-on penser de tout ça? Alors j’ai demandé:

— La guerre entre les Tutsi et les Hutu, c’est parce qu’ils n’ont pas le même territoire?

— Non, ça n’est pas ça, ils ont le même pays.

— Alors…ils n’ont pas la même langue?

— Si, ils parlent la même langue.

— Alors, ils n’ont pas le même dieu?

— Si, ils ont le même dieu.

— Alors…pourquoi se font-ils la guerre?

— Parce qu’ils n’ont pas le même nez.

L’ironie mordante qui caractérise ce petit bout de dialogue qui ouvre le roman de Gaël Faye vient nous rappeler les origines troubles et absurdes du fameux massacre des Tutsi par les Hutu au Rwanda en 1994. Bien qu’il y ait certaines similarités entre la vie de Gaël Faye et celle du héros de «Petit pays» (une mère rwandaise, un père français, une enfance au Burundi), ce n’est pas un roman autobiographique, selon l’écrivain franco-rwandais qui a affirmé dans une entrevue accordée à RFI: «Je n’ai pas vécu ce que le personnage traverse».

L’histoire du roman telle qu’elle est révélée au début est d’une simplicité désarmante. Nous sommes en 1992, dans un «petit pays» d’Afrique, le Burundi, où résident Gabriel, dix ans, sa petite sœur Ana, sept ans, et leurs parents, un père français Michel, entrepreneur, et une mère rwandaise, Yvonne. Apparemment, tout se passe tranquillement au sein du couple, mais c’est une illusion. Si Michel s’accommode parfaitement de sa vie burundaise où ses affaires marchent bien, vit dans une belle maison, avec des domestiques, de l’espace pour les enfants, sa femme Yvonne ne partage pas du tout sa satisfaction. Elle se plaint de son statut de «réfugiée» rwandaise aux yeux des Burundais, s’inquiète pour l’avenir de ses enfants, rêve d’une sécurité qu’elle n’a jamais eue et voudrait quitter l’Afrique pour aller s’établir en France.

«Petit pays» raconte le quotidien sans histoire de Gabriel et des copains de son quartier, une enfance tranquille, ponctuée de temps en temps par de petites querelles entre gosses de zones différentes, mais ce n’était rien de grave. Gaël Faye a l’art de décrire les après-midi tranquilles:

«Rien n’est plus doux que ce moment où le soleil décline derrière la crête des montagnes. Le crépuscule apporte la fraicheur du soir et des lumières chaudes qui évoluent à chaque minute. A cette heure-ci, le rythme change. Les gens rentrent tranquillement du travail, les gardiens de nuit prennent leur service, les voisins s’installent devant leur portail. C’est le silence avant l’arrivée des crapauds et des criquets. Souvent le moment idéal pour une partie de football, pour s’asseoir avec un ami sur le muret au-dessus du caniveau, écouter la radio l’oreille collée au poste ou rendre visite à un voisin. » (p.81).

Malheureusement, tout va se gâter et Gabriel se pose la question: «Je me demande encore quand, les copains et moi, nous avons commencé à avoir peur.» Rapidement, ce fut la séparation de ses parents, les discours politiques et la surenchère électorale instituée avec le mot démocratie, la guerre, la mort du président du Rwanda et du Burundi dans l’explosion de l’avion qui les transportait, et l’élimination froide, systématique des Tutsis. Le génocide! Le narrateur  dit du génocide que c’est «une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie» (p.185).

Ouvrages de non fiction

7. Jockey Berde Fedexy, Gramè Deskriptif Kreyòl Ayisyen an, JEBCA Éditions, 2015

Un linguiste distinguera au moins trois interprétations différentes pour le mot «grammaire»:

  1. il désigne l’ensemble des règles et principes qui gouvernent le fonctionnement d’une langue, son système, sa structure. Ces règles et ces principes sont «internalisés» par les locuteurs d’une communauté linguistique, que ces locuteurs soient en mesure de les énoncer ou pas. Dans la plupart des sociétés, les locuteurs connaissent la majorité de ces règles avant d’aller dans une institution scolaire pour les apprendre formellement.
     
  2. Dans la mesure où une grammaire constitue une connaissance inconsciente que possède un locuteur natif de sa langue native, le travail d’un linguiste consistera à faire passer cette connaissance inconsciente à un niveau conscient. Pour cela, il s’attachera à décrire et à expliquer ces règles qui permettent au locuteur d’arranger et d’organiser les mots du lexique d’une langue pour que ces mots véhiculent le message qu’il veut faire passer. Le livre dans lequel le linguiste met cette description s’appelle aussi une grammaire, plus exactement une «grammaire descriptive». Une grammaire descriptive est une grammaire qui décrit l’usage réel que font les locuteurs d’une langue dans leur communauté linguistique.
     
  3. Malheureusement, toutes les sociétés n’ont pas de livre de grammaire. Dans les sociétés qui en possèdent, la pression sociale qui pèse sur la langue conduit les grammairiens à mettre en place une autre forme de grammaire connue sous le nom de «grammaire prescriptive». Dans ce type de grammaire, les règles ne servent plus à décrire l’usage réel que font les locuteurs d’une langue dans leur communauté linguistique. Une grammaire prescriptive condamne certaines façons de parler ou d’écrire et dicte d’autres qu’elle juge «bonnes», «correctes». Elle fait intervenir des jugements de valeur qui sont fondés sur des facteurs externes à la langue, tels que la classe sociale, le «beau», le niveau d’éducation, la «correction»…La plupart des grammaires utilisées dans les écoles sont des grammaires prescriptives. On les appelle aussi des grammaires normatives.

La grammaire de Jockey Berde Fedexy se place dans la deuxième catégorie  parmi les trois que je viens d’énumérer. Le titre du livre de Jockey Berde Fedexy «Gramè Deskriptif Kreyòl Ayisyen an» (Grammaire descriptive du créole haïtien)dit bien le type de grammaire qu’elle se propose d’écrire: une grammaire descriptive du créole haïtien. Voici ce que Fedexy écrit dans son avant-propos: «Liv sa a pa la pou di pèsonn ki sa pou yo di ak ki sa pou yo pa di, ki sa pou yo ekri ak ki sa pou yo pa ekri. Men, kòm tout bon analiz lengwistik, liv sa a dekri sa moun di nan lang kreyòl la, ki jan yo di l, e ki fenomèn lengwistik ki fè se sa yo di, jan yo di l la.» (Fedexy 2015: 16). (Ce livre ne recommande pas ce qu’on doit dire et ce qu’on ne doit pas dire, ce qu’on doit écrire et ce qu’on ne doit pas écrire. Mais, comme toute bonne analyse linguistique, ce livre décrit l’usage réel des locuteurs créoles, comment ils parlent la langue, et le phénomène linguistique qui explique leur façon de parler.) [ma traduction].


Ce livre de Fedexy marquera une date dans l’histoire de la créolistique haïtienne. En effet, à ma connaissance, c’est la première fois qu’on écrit en kreyòl («kreyòl» est le nom par lequel les Haïtiens, depuis la conquête de l’indépendance de la colonie française de Saint-Domingue en 1804, désignent leur langue maternelle. Il existe une immense littérature sur les origines et l’évolution du terme) une grammaire descriptive de cette langue et que l’auteur dit clairement de quelle grammaire il s’agit. Avant la grammaire de Fedexy, il y a eu des tentatives d’écriture d’une grammaire du kreyòl mais beaucoup de ces textes étaient écrits soit en français ou en anglais et concernaient le plus souvent un aspect du kreyòl.

La problématique de l’écriture d’une grammaire du kreyòl –mais elle se pose de la même façon pour l’écriture des autres langues créoles parlées dans la Caraïbe – se pose de la façon suivante: les linguistes et les grammairiens doivent-ils écrire une grammaire normative des langues créoles qui présente des règles prescriptives sur la langue; ou bien doivent-ils décrire l’usage réel des locuteurs au sein de leur communauté linguistique sans se soucier de recommander ce qu’ils doivent dire ou écrire?

La grammaire de Fedexy est divisée en trois parties. Dans la première partie, la linguiste haïtienne décrit les catégories et groupes syntaxiques en identifiant neuf catégories morpho-syntaxiques en kreyòl: le nom, le déterminant, l’adjectif, le pronom, le verbe, la préposition, l’adverbe, la conjonction, et les marques de temps et d’aspect.

Dans la deuxième partie, elle procède à une analyse syntaxique de la langue en identifiant, entre autres, la phrase, ses sujets, son prédicat, ses compléments, ses diverses catégories, les liens entre les phrases, les fonctions syntaxiques…

Dans la troisième partie, elle explique les particularités de la conjugaison et du système verbal de la langue kreyòl, plus particulièrement les marques de temps et d’aspect en kreyòl, les fameux TMA (Temps-Mode-Aspect).

L’une des innovations de cette grammaire est la mise en œuvre d’un métalangage créole pour parler de la structure de cette langue. Après la lecture de cette grammaire du kreyòl, le lecteur sera renforcé dans l’idée (introduite par le linguiste américain Noam Chomsky vers le milieu des années 1950) que le langage humain est inné, que nous sommes nés avec une capacité innée pour acquérir le langage et que nous sommes équipés génétiquement pour acquérir une langue, pas une langue spécifique, mais le langage humain en général.

8. Albert Valdman, Haitian Creole. Structure, Variation, Status, Origin. Equinox Publishing Ltd, 2015

Cet ouvrage de près de 500 pages représente, à mon avis, le couronnement des recherches du linguiste franco-américain Albert Valdman consacrées au créole haïtien (kreyòl) depuis plus de cinquante ans. C’est peut-être le texte écrit en langue anglaise le plus complet sur le créole haïtien à cause des multiples domaines qui y sont abordés. Le sous-titre de cette monographie, Structure, Variation, Status, Origin, précise bien par ailleurs les champs d’investigation couverts par le chercheur. Il est important de souligner qu’il ne faut pas confondre le titre de cet ouvrage avec un autre titre du professeur Valdman, rédigé en français et publié en 1978, chez Klincksieck: Le Créole: Structure, statut et origine. Là où ce dernier étudiait les créoles à base française en général, ce nouvel ouvrage se consacre exclusivement à l’étude du créole haïtien. Valdman lui-même dans la préface de ce texte fait son mea culpa en soulignant que le volume de 1978 «was based on the erroneous notion that these languages [all French-based creoles] differed little among each other and could be viewed as closely related dialects.» (était basé sur la notion erronée que ces langues [tous les créoles à base française] n’étaient guère différentes les uns des autres et qu’elles pouvaient être considérées comme des proches dialectes) [ma traduction].

Après avoir présenté les structures linguistiques de base de la langue kreyòl: le système phonologique, la structure du lexique, la structure de la phrase fondamentale, le système verbal, la structure des syntagmes nominaux, les phrases complexes, l’une des principales innovations introduites dans ce livre de Valdman est l’attention qu’il porte à l’étude de la variation en créole haïtien, phénomène très peu étudié dans la créolistique haïtienne. Valdman consacre tout le chapitre 11 de sa monographie à l’étude des différents types de variation en kreyòl, variation lexicale, variation phonologique, variation sociolinguistique, c’est-à-dire celles qui manifestent une corrélation avec des variables sociales, telles que le genre, le groupe d’âge, le statut social… Une autre innovation qu’on ne trouve pas souvent dans les volumes consacrés au créole haïtien consiste en l’étude de la planification linguistique et du choix de la langue utilisée dans le système éducatif. Valdman consacre à ces deux sujets tout le chapitre 12 de sa monographie.

Ce livre de Valdman vient grossir favorablement la liste des volumes et des articles érudits consacrés au créole haïtien. Ce qui est intéressant, c’est que de plus en plus, nous assistons à l’émergence de linguistes haïtiens natifs qui produisent des recherches en kreyòl sur leur langue maternelle.

9. Fortenel Thélusma, L’enseignement-apprentissage du français en Haïti: constats et propositions, C3 Éditions, 2016

Ce livre de Fortenel Thélusma, linguiste de formation et didacticien du français langue étrangère (FLE), enseignant-chercheur à l’Université d’État d’Haïti, mérite d’être lu par tous les instituteurs et professeurs de français dans l’enseignement secondaire en Haïti. Ce sera un instrument de travail utile car il fournit à ces enseignants les références, les stratégies et méthodes d’enseignement du français en Haïti, les procédés de correction phonétique, qui aideront les élèves à surmonter les difficultés de communication à l’oral et à l’écrit en français. La didactique du français langue étrangère (FLE) peine à s’établir en tant que discipline universitaire en Haïti alors que le pays en a grandement besoin. A ma connaissance, il existe très peu de spécialistes de FLE actuellement en Haïti. Incontestablement, si nous voulons conserver l’usage de cette langue en Haïti, il est indispensable de développer l’expérience d’un enseignement du français langue vivante et langue étrangère. Le professeur Fortenel Thélusma, avec ce livre, nous en donne les moyens et les professeurs haïtiens devraient en profiter. Si l’on veut retenir un tableau général de la situation du français et du kreyòl dans le système éducatif haïtien, nous devons consigner cette description proposée par Thélusma:

«…Le français, étant généralement appris en milieu scolaire, l’incapacité de la majorité des jeunes, apprenants et étudiants, à communiquer dans cette langue, trouve son explication dans les méthodes d’enseignement-apprentissage qui reposent sur la compétence grammaticale. Il en résulte que les cours de français sont ternes et rébarbatifs. D’autre part, mise à part l’absence de stratégies communicatives systématiques dans l’enseignement-apprentissage des langues, en général, en Haïti, du francais, en particulier, il faut noter en grandes lettres l’inadéquation de la formation des enseignants et la quasi-inexistence de documents de qualité: manuels scolaires désuets incapables de répondre aux besoins de communication des apprenants. L’introduction du créole, langue première, à l’école haïtienne, constitue l’une des innovations majeures de la réforme; celle-ci entendait lui assigner son vrai rôle dans le système éducatif. Mais, il n’a jamais été indiqué qu’il remplacerait le français. Au contraire, on recherchait un bilinguisme fonctionnel. Les adversaires de la réforme d’alors qui voulaient garder le monopole du francais ont fait circuler la rumeur selon laquelle celui-ci devrait être remplacé par le créole. Au niveau des couches défavorisées, les parents qui n’envoyaient leurs enfants à l’école que pour apprendre le francais ont protesté contre cette soi-disant mesure et malgré eux ont participé au boycottage de la réforme.» (p.61).

Ce livre aurait dû connaitre un grand succès de librairie, notamment auprès des enseignants de français. Mais, il n’est pas trop tard et je souhaite au professeur Fortenel Thélusma tout le bien que son texte mérite. Je voudrais pour terminer signaler la superbe et complète recension de ce livre qui a été publiée la semaine dernière dans le quotidien Le Nouvelliste du 22 décembre 2016. Voici le lien qui donnera accès à cette recension:

L’enseignement-apprentissage du français en Haïti à travers la loupe du professeur Fortenel Thélusma

10. Ronald Charles, Traductions bibliques créoles et préjugés linguistiques, L’Harmattan, 2015

On connait les suspicions qui pèsent sur l’acte de traduire (la fameuse expression italienne: Traddutore, traditore, (traducteurs, traitres) ou encore la croyance selon laquelle il serait impossible de vraiment traduire d’une langue à une autre car chaque langue découpe la réalité différemment). Nous savons tous cependant que depuis la nuit des temps, on a toujours fait passer un message d’une langue à une autre malgré toutes les difficultés que cela entraine.

Ronald Charles, l’auteur de l’excellent livre sur les traductions bibliques créoles qui fait l’objet de mon dernier coup de cœur aujourd’hui, est maitre de conférences en Études Religieuses à l’Université Saint François Xavier à Antigonish, Nouvelle Écosse, Canada. Ses domaines de recherche sont le Christianisme ancien, les études pauliniennes et les perspectives postcoloniales dans le domaine biblique. Il a obtenu son doctorat en Études Religieuses de l’Université de Toronto, Canada. Il est l’auteur de Paul and the Politics of Diaspora (Fortress Press, 2014).

Il existe une assez longue tradition de traduction de la Bible en langue vernaculaire ou langue nationale, comme ce fut le cas pour l’allemand par exemple, avec Martin Luther. Au dix-huitième siècle, dans la colonie française de Saint-Domingue, il y avait de nombreuses traductions en créole de textes évangéliques. Nous ne voudrions pas nous attarder sur ce point mais il est important de rappeler que l’évangélisation des esclaves constituait pour les colons «le meilleur moyen pour se prémunir de tous les maux redoutés au temps de l’esclavage: marronnage, crimes, vols, suicides, etc.» (Marie-Christine Hazaël-Massieux, 2008).

Dans cette recherche, le professeur Charles exprime son inquiétude sur les préjugés linguistiques des traducteurs haïtiens et sur l’avenir de la traduction biblique. Il s’inspire d’une collaboration possible entre théologie et linguistique. Il ne s’aventure pas au-delà de la traduction biblique. Il affirme que «c’est le message tel que traduit, véhiculé dans le texte biblique qui m’intéresse. Mon souci n’est pas de jeter un quelconque regard sur les différents aspects de l’église et des visions du monde qu’elle projette. L’unique vision théologique de cette étude serait qu’une église authentiquement chrétienne, «authentiquement haïtienne», devrait éliminer le clivage barbares/civilisés pour s’adresser aux fidèles chrétiens haïtiens dans la langue de tous (le créole) de façon claire et accessible à tous.» (p. 8-9)

Le livre du professeur Ronald Charles devrait être lu par tout traducteur, spécialement les traducteurs bibliques créoles considérablement alourdis par leurs préjugés linguistiques. Selon Charles, «une bonne introduction à la linguistique moderne est d’une importance capitale pour tout traducteur et devrait être un souci pour l’exégète biblique.» (p.18). Dr. Ronald Charles s’appuie dans ce livre sur les enseignements de la science linguistique pour identifier les problèmes véhiculés par la traduction de la bible en créole haïtien, victime des préjugés particuliers  à la situation sociolinguistique haïtienne et proposer des corrections.

Hugues Saint-Fort
New York, décembre 2016

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