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Maurice, 2 novembre 2013, l’Aapravasi Ghat s’ouvre aux humanités

Khal Torabully

aurice, 2 novembre 2013, l’Aapravasi Ghat s’ouvre aux humanités

Photo de Raj BUNG.

 

Ce samedi 2 novembre 2013, à quelques mètres des 16 marches que plus de 400,000 engagés gravirent à Maurice, a eu lieu la commémoration du 179ème anniversaire de l'arrivée des coolies ou engagés à Maurice. Cette année, ce qui frappe l'esprit, c’est indéniablement l'ouverture du Ghat vers les autres histoires, et une historiographie différenciée de l’engagisme. Et tout ceci est un signe de la maturité de ce site de l'Unesco qui porte sa mission symbolique vers les humanités, ce dont nous nous félicitons.

Spectacles et mots pour un peuple de migrants

Ce désir d'ouverture est exprimé à travers plusieurs niveaux du programme de chants et de danses, teintés par la diversité mauricienne. Et surtout par les interventions de M Mahen Utchanah, Président de l'Aapravasi Ghat, de M. M. Choonee, le Ministre de la Culture et de Son Excellence T.P. Seetharam, ambassadeur de l'Inde. Rappel a été fait de la patience et résilience des engagés dans un monde colonial qui les a traités comme des «serfs de la glèbe» ou comme le disait Gandhi, des «demi-esclaves». Eux qui ont franchi les terrifiantes eaux sombres de la kala pani pour améliorer leur sort dans des terres présentées comme des paradis pour coolies.

Danseuses

Photo de Raj BUNG.

SE Seetharam a rappelé les liens étroits liant l'Inde et Maurice. Puis, il a formulé un état d’esprit qui me paraît nouveau dans le discours de l’engagisme. En effet, pour lui, il ne fait aucun doute que l'engagisme a non seulement transformé le visage de Maurice et d'autres pays de cette période où les empires internationalisaient leurs productions, mais aussi celui des Indes. Cette déclaration est fort courageuse à mon sens, car la Grande Péninsule souligne l'importance de la Grande Expérience pour elle. Jadis on la percevait comme désireuse de mettre sous l’éteignoir ces pages sombres de son Histoire. Ces Indes des coolies (l’ambassadeur indien a employé ce mot avec son naturel contagieux) partis pour braver les eaux noires sont en train de regarder cette page d’Histoire de la coolitude avec une sérénité porteuse d’espoirs. Je peux déjà souligner que l'attitude exprimée par l’ambassadeur donne à l’engagisme une reconnaissance qui fut assez peu audible au plus haut échelon de l’état indien. En l’affirmant haut et fort à la cérémonie du 2 novembre, l’état indien vient de franchir un pas significatif en vue d’une mise en perspective de son Histoire au-delà des mers, celle qui a assuré une transition entre l’esclavage et l’expérience de salariat au niveau international (the Great Experiment), même si cette page a été synonyme d’abus et d’exploitations, éventrant ainsi des clichés des Indes des Maharajas et de l’opulence tant vantées par une littérature exotique et complaisante. Les Indes, ce sont et les fastes et les coolies. Et les diverses langues et cultures qui y foisonnent, offrant les assises d’une portée diverse, corallienne, des imaginaires, des identités et des poétiques.

Allant résolument dans ce sens, SE Seetharam a aussi rappelé que Gandhi, celui qui allait devenir le Mahatma, quittant l’Afrique du Sud, a transité par Maurice pour se rendre en Inde en 1935. Le Mahatma, qui lutta pour l’indépendance de l’Inde, un des événements majeurs de l’histoire de l’humanité, était donc très tôt en contact avec le sort déplorable des engagés. J’ajouterai que tel était déjà le cas en Afrique du Sud,où le Mahatma lutta en faveur des engages discriminés par la taxe inique et des règlements inhumains.

Donc, l’engagisme des indiens en Afrique du Sud a eu au moins trois conséquences que je me permets de signaler: premièrement, celle de façonner la philosophie politique et humaine de Gandhi, deuxièment, d'offrir le test grandeur nature de la première résistance non-violente de Gandhi contre les exploiteurs, ce qui modifia la loi sud-africaine et, troisièmement, celle de donner les bases de la création de l’ANC de Mandela, qui adopta la Sathyagraha, philosophie de résistance gandhienne. Inutile d’ajouter que ce contact avec les coolies forgea l’homme qui allait libérer la Grande Péninsule de ses colonisateurs racistes et qui ont pratiqué le coolie trade.

Et Maurice et ses coolies compte dans ce parcours du Mahatma. Ici, dans un monde insulaire où régna la plantocratie sucrière, il comprit l’étendue de ce système d’exploitation. Et sa portée inhumaine. Aussi, son action devait se porter contre des systèmes d’oppression, pas contre des humanités. Une leçon toujours d’actualité…

Le Premier Ministre Mauricien et la mémoire réactivée

Navin Ramgoolam a rappelé que des engagés quittant le port de Calcutta sont venus à Maurice à bord de l’Atlas il y a 179 ans. Il a, après les orateurs qui l’ont précédé, et cela est hautement significatif, rappelé que le voyage coolie était la résultante d’un acte fort: celui de braver ces kala pani très redoutées. Il est intéressant de remarquer que la référence à la portée océanique du voyage des coolies est une dimension centrale de la coolitude qui a traversé l’humanisme naissant du Ghat. Force est de constater que cette  prise de conscience est bien ancrée dans le discours sur l’engagisme au plus haut niveau des autorités mauriciennes. Car cet espace est bien une source ambivalente. Un lieu de transition qu’il fallait braver. D’où la réticence de beaucoup par rapport à ce voyage avec un fort quotient de tabou imprimé par la mer noire. Ajoutons qu’il nous importe de muer la mer noire en espace de déconstructions et de créations, de négociations des identités, afin de la transmuer en possibilités créatives.

Par ailleurs, Ramgoolam souffla avec raison que le premier nom de l’Aapravasi Ghat était le Coolie Ghat. En effet, il est à rappeler que les premiers arrivés étaient des hill coolies ou dhangars. Il était temps de réhabiliter ce terme noble, longtemps empêtré dans des péjorations..

Puis, le PM cita, lui aussi, Gandhi (décidément, le Mahatma revient dans cette Histoire que beaucoup ignorent encore!) qui débarqua à Maurice en 1901, invité au Taher Bagh par les musulmans de la capitale, se rappela ce petit-fils de coolies. «Mon père avait un an à cette date». Gandhi découvrit le sort déplorable de ces engagés et leur prodigua 2 conseils, à savoir le devoir de l’éducation et l’engagement politique, pour sortir de l’enfermement colonial.

Ce même Gandhi, revenant d’un voyage en Angleterre s’arrêta encore à Maurice en 1935. Son constat fut sans appel: rien n’avait bougé dans la situation des engagés depuis 35 ans... Un observateur écrivit à l’époque que les engagés et leurs descendants, empêtrés qu’ils étaient dans leurs misères, ne purent même pas saisir la signification et la portée de la commémoration du centième anniversaire de l’arrivée des engagés à Maurice. Mais il nota qu’ils commençaient à envisager l’avenir avec espoir. Ils luttèrent avec leur philosophie, leurs livres, leur foi… Le PM cita le jamaïcain Marcus Garvey: «Un peuple qui ne connaît pas son passé, ses origines et sa culture ressemble à un arbre sans racines». D’où le devoir de mémoire en ce jour. A cela s’ajoute, cependant, un regard projeté au présent et l’avenir, pour éviter le ressassement.

Aussi Ramgoolam exprima-t-il sa joie en regard de la partie créative de l’engagisme qui devient de plus en plus visible. Il annonça le lancement de Voices from the Aapravasi Ghat-Indentured imaginaries, ouvrage poétique mêlant archives et imaginaire que m’avait commandité l’excellent Officer-in-charge du Ghat, Raju Mohit, et publié avec une trentaine de visuels historiques par l’AGTF. Il a très fortement loué cette initiative qui met en valeur l’Histoire en dehors du point de vue du colonisateur. Le PM avoue l’avoir parcouru, étant en route pour Londres afin de traiter le dossier de l’île Diégo Garcia, confisquée par le britanniques pour être louée aux américains en vue d’une base nucléaire dans l’océan Indien.

Avant d’aller visiter une exposition du Ghat sur l’engagisme, le Premier Ministre, au bord de ces eaux dorénavant pas si noires de la rade de Port-Louis, usa d’une métaphore marine et plurielle que n'aurait pas reniée la coolitude, pour inviter les mauriciens issus de la traversée océanique à s’entendre. Je le cite: «Nous sommes dans un pays d’immigrés. Nous venons de différents continents. Mais nous sommes dorénavant sur un seul bateau. Soyons fiers de ce qui a été accompli, et voguons ensemble vers notre destin».

Belle façon de dire que l’aventure de la diversité issue de nos Histoires se poursuit sur cette petite île qui a ouvert son site dédié à la mémoire des coolies aux diversités du monde.

Etant régulièrement invité à cette commémoration, j'atteste que le Ghat est au seuil d’une autre page de sa jeune Histoire, résolument engagée vers l’Autre. Et cela est rassurant et prometteur pour l'île Maurice, jadis plaque tournante du coolie trade au cœur de la mer des Indes…

© Khal Torabully, 3 novembre 2013

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