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Rouen

José Le Moigne

Gros-Horloge.

Gros-Horloge. Photo: Daniel Vorndran / DXR.
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Ma force, que je tiens sans doute de ma lignée blessée, mais insoumise, est de savoir, même lorsque je suis perdu dans les tempêtes de l’indicible, m’accrocher à l’humain. Je n’ai rien d’un moine prêcheur, mais je sais trouver la fraternité, même planquée dans la noirceur d’un souterrain. Route de Neufchâtel, en face de la direction, il y avait un petit bistrot, un rade qui ne payait pas de mine: un troquet à la Carco et qui, pour l’errant sans âme que j’étais devenu, était un falot dans la nuit.

J’en ai beaucoup parlé, mais c’est un fait: depuis l’adolescence, j’aime ces lieux interlopes. Non pour picoler, non pour m’encanailler, mais, comme le disait mon cher François Villon, pour me frotter à mes frères humains. Au pays, d'ici, c’était Le Café des Mouettes; plus tard, à Nantes, ce sera L’Embuscade; sans parler de La Péniche, à Valenciennes; ici, c’était le Café de Daniel. Comme toujours, j’y étais entré sur la pointe des pieds. Les marins, les soutiers, les dockers, les bateliers et les mineurs, même s’ils ont tendance à forcer sur la pinte, ça se respecte et ça s’écoute.

Ne vous méprenez pas, je n’ai jamais été un buveur compulsif. Bien sûr, comme tout un chacun, il m’est arrivé de ne plus savoir où j’étais, de m’écrouler dans un demi-coma peuplé de voix à demi sérieuses et à demi rigolardes qui lançaient: «Foutez-lui la paix, il est plein comme une huître.» Mais, je vous l’assure, je peux les compter sur les doigts d’une seule main. Ce n’est pas ce que je cherche dans ma fréquentation assidue des troquets. Au risque de me répéter, ce que je recherche, ce sont les hommes quand ils ne sont plus rien, mais qu’ils deviennent tout.

C’est ce que j’ai trouvé chez Daniel, et j’en avais besoin. Combien de temps ai-je attendu pour traverser la rue? Deux jours, trois jours, une semaine? Chaque soir, je quittais ce que je m’obstine à appeler mon boulot, poussé par cette forme d’orgueil qui est le refus d’abdiquer. Route de Neufchâtel, les bureaux étaient fermés, le parking vidé et Nicole Meurisse avait rejoint son appartement de fonction en dessous du mien. Elle aussi était seule, mais, je ne sais pas, probablement l’imbécile respect du grade m’empêchait de partager nos solitudes. Pourtant, comme moi, elle était mélomane. Pourtant, comme moi, elle ne pouvait vivre sans une pile de bouquins à portée de la main. Mais les confidences, je gardais ça pour le boulot. De fait, je ne voulais pas descendre dans ma propre estime. Donc, je me retrouvais seul dans mon vaste appartement dépouillé, ne possédant comme seuls biens qu’un lit de camp et un micro-ondes. Seule consolation: de la grande terrasse créée par le décrochement du toit plat de l’étage inférieur, je découvre avec admiration la gracile silhouette de la flèche de la cathédrale, les tours massives de Saint-Romain et la Tour de Beurre, l’esquisse délicate de la collégiale Saint-Maclou et de Saint-Ouen, et même, en aiguisant mon regard, la rue du Gros-Horloge, son arche Renaissance et son cadran doré. À gauche, si près à vol d’oiseau, la rampe de Bonsecours, devenue un pèlerinage pour les cyclistes depuis que Jean Robic, le petit Breton teigneux, laissa sur place Pierre Brambilla et s’en alla gagner le premier Tour de France de l’après-guerre.

Pourtant, je n’avais pas le cœur à la contemplation. En deux mots, ce qui m’animait vraiment, c’était une espèce de mâchouillent mental d’où émergeait l’idée de mort. Heureusement, souvent à mon corps défendant, et cela aussi, je sais à qui je le dois, l’instinct de vie finissait toujours par prendre le dessus. Je n’ai jamais considéré la vie comme un cadeau, mais l’envers, le néant annoncé, m’a toujours paru plus effrayant. Alors, au bout du compte, j’ai toujours fait le pari de la vie.

J’ai attendu que l’automne s’installe vraiment avant de traverser la rue. La nuit, c’était mon bouclier. Je me suis toujours demandé comment ce café, digne d’un film de Carné, pouvait résister dans ce quartier bourgeois et, surtout, d’où venait cette clientèle dont on aurait pu se demander ce qu’elle faisait de ses journées — et où. Pas de baby-foot ici, pas de juke box, pas de billard américain, mais un comptoir rustique muni d’une seule pompe à bière. Dès les premiers pas, on s’immergeait dans un brouhaha d’où émergeaient de fortes gueules, toujours les mêmes. Comme toujours, je m’installais à une table crasseuse et j’attendais qu’on vienne prendre ma commande. Les premiers temps, je ne parlais pas. Je me contentais d’écouter. J’étais bien.
J’ai toujours pratiqué l’argot. Lorsque l’on vient du bas, ça vous vient en naissant. Suffit de savoir l’adapter. Mais, en ce qui concerne les langues régionales, c’est un autre bagaye, comme on dit au pays là-bas. D’abord, il faut accepter de se faire brocarder en sachant que personne ne cherche à vous humilier. Et puis, comme vos interlocuteurs ne se prennent pas pour des puristes, au jour le jour, on finit par apprendre. C’est la règle du jeu et je l’ai pratiquée.

Il y avait toujours un moment où l’on parlait de foot. C’était l’année où le RC Lens, le FC Rouen et mon club de cœur — celui où j’avais failli jouer — le Stade brestois se battaient, week end après week end, pour accéder à la première division. Alors, je mettais mon grain de sel et, avec la rudesse qui est celle des hommes lorsqu’ils fraternisent, en deux minutes, je devins l’un des leurs.

Comme toujours, il y avait ce moment où quelqu’un — pas forcément le plus futé, mais le plus curieux — finissait par me demander, en me tutoyant parce que c’est la règle:

— Toi, ça ne t’empêche pas d’être sympa, mais t’as l’air d’un monsieur. Tu fais quoi dans la vie?

Je répondais que j’étais éducateur, ce qui faisait naître quelques grimaces: ici, peu ou prou, beaucoup connaissaient la justice de près. Mais le vieux radiocassette qui tenait lieu de juke box lâchait souvent un tube de Johnny au même moment, et c’était parti. Je fredonnais avec eux, je disais que je jouais de la guitare, et Daniel, qui m’avait pris à la bonne, me lançait:

— Alors là, c’est chouette. Tu veux bien apporter ta guitare demain?

Deep down in Lousiana
Close to New Orleans
Way' back up in the woods
Among the evergreen
There stood an old cabin
Made of earth and wood
Where lived a country boy
Named Johnny B. Goode
Who'd never ever learned
To read or write so well
But he could play the guitar
Just like a ringing bell

Loin à l'intérieur de la Louisiane
Près de la Nouvelle Orléans
Sur le chemin dans les bois
Parmi les arbres verts
Se trouve une vieille cabane
Où habite un garçon de la campagne
Appelé Johnny B. Goode
Qui n'a jamais appris
À lire ou écrire très bien
Mais il peut jouer de la guitare.
Juste comme une cloche carillonnante.

Sacré Chuck Berry! Depuis le temps que tu me tiens lieu de sésame! Trois accords, la main qui tombe en moulinant, et c’est parti. Le rock’n’roll, c’est la musique classique et la poésie de notre temps. Le corps qui syncope, les mots qui se bousculent le dit et le non-dit.

Ça fait des siècles que je joue ça pour les gamins, des siècles que je joue ça pour ma famille. À peine ai-je fini d’accorder ma guitare que quelqu’un gueule, comme si c’était un dû: Johnny be good! Johnny be good!

En tout cas, les gaillards du troquet le pensaient eux aussi. Je les revois taper des mains, je les revois agiter leurs corps fatigués, je les revois se balancer et rouler, se prendre pour James Dean ou pour Marlon Brando et surtout pour l’éternel Johnny, notre Elvis à nous. Bon, je ne vais pas faire le catalogue de ce que J’ai chanté et joué ce jour-là jusqu’à la fermeture. Je déteste Renaud et ses allures de loubard du show bisness, parce que, quand il chantait la baston, je sentais la posture, mais bref, je n’avais pas à censuré et je leur chantais La ballade irlandaise qui, pour moi, s’intitule The water is wide et se chante en anglais. Et puis, comme je ne triche jamais, je balançais Pauvre Rutebeuf et., émotion suprême, je balançais Pauvre Rutebeuf. Je vis alors les rudes visages se mouiller de larmes qui n’étaient pas feintes. Oui, mes amis de passage, que serons-nous devenus demain?

Voilà. C’était fini pour ce soir. On était tous un peu KO, mais on remettrait ça demain, et tous les jours où je vivrais ici, parce qu’un jour, comme toujours, je partirai, et ils resteraient au chaud dans ma mémoire. C’était l’heure de la fermeture, une dernière bière partagée, puis, la tête pleine du souvenir des corps libérés, des chansons murmurées ou braillées à tue-tête, des rires, des silences, j’ai retraversé la route à la manière d’un hobo, avec cette question de Dylan qui sera toujours le fil de ma vie: HA ! qu’est-ce que ça te fait d’être un Napoléon en haillons, un parfait inconnu, comme une pierre qui roule.

© José Le Moigne
L’effacement

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 Viré monté