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La pierre de seuil
Château de Chaumont-sur-Loire. Photo: Parrad.adrien |
La Loire prend sa source
Au mont Gerbier-de-Jonc
Elle arrose Nevers
Orléans, Saint-Nazaire
Puis se jette dans la mer
Par un vaste estuaire
Monsieur Tréguer a posé sa longue règle sur son bureau. Ce mouvement a fait valser dans l’air saturé de poussière de craie les larges pans de sa blouse grise. Je ne sais pas pourquoi, le gamin rêveur que j’étais et que je suis resté pense à un goéland posé sur l’appui de fenêtre. Tiens, il m’a repéré. Je crois que c’est un jeu pour lui.
— Hey, Goavec, me dit-il, tandis que la lumière rase de l’hiver s’accroche à ses lunettes, si, au lieu de bayer aux corneilles, tu voulais bien nous expliquer ce qu’est un estuaire?
Ah, monsieur Tréguer, si vous saviez comme je vous aimais et comme je vous détestais! Je vous aimais lorsque vous sortiez de votre cartable d’avant-guerre la pile des rédactions, et qu’après les avoir commentées une par une, vous terminiez par la mienne et la lisiez devant toute la classe. J’aimais surtout vos commentaires flatteurs du genre: «Henri Bosco n’aurait pas décrit la Penfeld beaucoup mieux que toi!» Et j’en frissonnais avec d’autant plus de plaisir que, pour les gosses de sept à huit ans que nous étions, Henri Bosco figurait dans les tout premiers rangs du palmarès des fournisseurs de dictées.
C’était pourtant là que le bât blessait, parce qu’après avoir fait de moi le petit génie de sa classe de CM1, à l’heure de la récré, monsieur Tréguer ne se gênait pas pour me retenir par la manche et m’engueuler copieusement dès que la classe était vidée.
— Bonhomme, il faut que tu m’expliques comment on peut faire des rédactions qui sont une merveille quand on les lit à voix haute, mais qui sont tissées de fautes d’orthographe quand on les lit de tête! Tu connais pourtant les règles et je te rappelle au passage qu’au Certificat d’études et à l’examen des bourses, cinq fautes, c’est zéro, et que, mine de rien, le temps passe. Le zéro, tu le sais bien, est ÉLIMINATOIRE. Alors, compte sur moi pour te secouer les puces. Tu ne vas quand même pas me gâcher ma retraite, car, si jamais tu échouais, je prendrai ça comme l’échec de toute ma carrière! Dis-moi, quelle langue employez-vous à la maison? Le javanais!
Comme la plupart des hommes de sa génération, monsieur Tréguer ne prenait pas au sérieux les langues parlées aux colonies.
— Non, m’sieur. On parle en français. Maman a interdit le créole.
— Et entre eux, tes parents parlent en quoi?
— En créole, m’sieur.
— Ah, c’est déjà une piste! Tu écris en français, mais tu penses en créole. Ça doit se bousculer là-haut! Mais ton cas n’est pas désespéré. Fais un effort et ça viendra tout seul.
Monsieur Tréguer ne s’en rendait sans doute pas compte, mais c’étaient des tonnes de sacs de ce charbon dont on se chauffait alors don-il chargeait mes épaules.
Aujourd’hui ce serait simple. Direction la psychologue, l’orthophoniste, et le verdict serait vite posé. Dyslexie, dysorthographie, je ne sais quoi encore? Je voulais tellement m’en sortir que je l’aurais accepté et suivi le protocole suivi à la virgule près. Je parle du temps du lait Mendès France dans les écoles, du temps où l’on faisait la chasse au rachitisme, du temps où la tuberculose faisait office de faucheuse, comme la peste noire en 1348. Du jour au lendemain, les copains chopaient la polio et se retrouvaient, jusqu’à la fin de leur vie — à condition qu’ils en réchappent — tordus et rabougris, comme les vieux chênes des chemins creux et des talus. Je parle du temps où l’on fermait nos écoles de carton-pâte les hivers trop froids.
Monsieur Tréguer a fait comme il a pu et je me souviendrai éternellement du jour où il se pointa en tenant, comme s’il s’agissait du Saint-Sacrement, un bouquin que j’ai racheté depuis, que je veux dans ma bibliothèque même si je sais que je ne le relirai jamais: Trois hommes dans un bateau (sans parler du chien), de Jerome K. Jerome. Je ne veux pas tirer de conclusions oiseuses avant de reprendre le cours de mon récit, mais peut-être ce petit geste de rien du tout — et dont bien peu d’enseignants seraient capables — a-t-il été la pierre de seuil de ma vie. Wòch ki ka ouvè chimen mwen, la pierre qui ouvre mon chemin, comme on dit au pays là-bas.
En tout cas, la Loire est là dès le réveil ce matin et elle n’a rien d’une comptine. Certes, elle a dépassé Orléans, mais il lui reste bien du chemin à parcourir avant d’atteindre Nantes et Saint-Nazaire où je la retrouverai un jour, mais je ne le sais pas encore.
§ Le groupe s’ébroue et, comme tous les jours, ça va durer une demi-heure. Passage par les lavabos, retour aux tentes pour s’habiller, puis petit déjeuner où ils auront la surprise de découvrir les croissants que Marie-Claire, à peine levée, est allée acheter à Chaumont. Une demi-heure encore et, un gars, probablement Alexis, éternel délégué, va me demander:
— M’sieur: On fait quoi aujourd’hui?
De nouveau, me voici redevenu la figure de proue. Je déploie la carte sur une des tables de ciment du camping.
— Voyons voir? Bon, pas la peine de se mettre martel en tête. Dès que vous êtes prêts, direction Chaumont où on vous lâche la grappe jusqu’au casse-croûte sur l’esplanade du château. Ensuite, je distribue les billets et vous visitez le château à votre guise. On se retrouve à 16 heures, on débiffe, et direction Chenonceau. Seulement 18 bornes à pédaler. Une paille pour des champions comme vous. Mais attention, vous connaissez ma devise: «Quartier libre, ne veut pas dire liberté de foutre le bordel! Donc, à bon entendeur…»
© José Le Moigne
L’effacement
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