Potomitan

Site de promotion des cultures et des langues créoles
Annou voyé kreyòl douvan douvan

Port-au-Prince n'est pas une ville

par Lyonel Trouillot

23 janvier 2010

Source: Le coin de Carl Fombrun

Depuis Port-au-Prince, frappée par le séisme, l'écrivain haïtien Lyonel Trouillot nous envoie sa chronique de l'après.

Aujourd'hui lundi, j'ai eu tort de rouler dans Port-au-Prince. Le paysage lui-même est une information. Ce n'est pas ma ville. Il y a de la poussière là où il y avait la rue Saint-Honoré. De l'église du Sacré-Coeur, il reste des pans de murs et un Jésus en croix qui est descendu bien bas. Le déblayage des écoles progresse, organisé en partie par l'État, en partie par des ONG, en partie par les propriétaires (l'enseignement est en majorité assuré par des écoles privées). Il y a donc des espaces vides, et l'on ne trouve plus les immeubles qui servaient autrefois de repères.

Je roule dans Port-au-Prince qui n'est plus Port-au-Prince. Je croise Bénito, une sorte d'homme à tout faire qui n'a rien à faire et qui demande n'importe quoi, ce qu'on veut bien lui donner. Il y a combien de Benito dans cette ville? On se perd dans les chiffres. Déjà, la semaine dernière, un ministre et le président se contredisaient en public sur le nombre de morts provoqué par le séisme. Cette semaine, à Mexico, le président a revu le nombre à la hausse. C'est déjà assez que le gouvernement, quand il parle, ne parle pas d'une seule voix... L'agacement est à son comble.

Les vivants souhaitent un compte juste de leurs morts. Ils souhaitent aussi savoir combien, du petit nombre de personnes qui avaient un emploi stable, l'ont déjà perdu. De nombreuses entreprises mettent leurs employés "en disponibilité. Les moyennes et petites entreprises ont, pour la plupart, fait l'effort de payer le mois de janvier, mais elles ont épuisé les économies, augmenté leurs dettes, et ne pourront sûrement pas renouveler la prouesse à la fin février. Dans les banques, c'est la ruée, pas toujours pour sortir de l'argent, mais aussi pour demander sursis et moratoires.

Corruption

Oui, j'ai eu tort de rouler dans Port-au-Prince. Je m'arrête. Une pause. J'écoute une jeune fille qui fait du volontariat dénoncer la corruption qui s'installe dans les réseaux de distribution. On le sait: des médicaments qui devraient être donnés ont été mis en vente. C'est pareil pour la nourriture. La corruption existe partout dans le monde, ce qui manque ici, c'est la sanction. Ce qui agace, c'est le mensonge. Ce qui indispose, c'est l'incapacité, non pas du pays, mais du pouvoir, de mettre de l'ordre, de la transparence.

De l'ordre? Retour dans les rues. Du côté de la faculté de Médecine (faut-il continuer de nommer lieux et institutions du nom qu'on leur donnait avant?), on construit dans la rue des maisonnettes avec portes et fenêtres. La rumeur veut qu'on les loue. Esprit d'entreprise? Grand désordre et laxisme des autorités. Il est vrai que, dans les camps, ce n'est pas la confiance dans les autorités qui donne le ton. C'est plutôt le désordre. Surtout dans les camps de plus de mille personnes où "cohabitent" des personnes qui ne se connaissaient pas avant. Corruption. Exactions.

Effort dans la solidarité

En fin de journée, je ne peux pas dire que tout va mal, mais les choses ne vont pas bien. Des initiatives, des actions positives qui n'ont pas l'écho qu'elles méritent et qui ne sont pas assez importantes face aux urgences pour donner une impression d'ensemble qui soit positive.

Et puis la terre qui n'en finit pas de trembler. Deux secousses. Une à l'aube. Une deuxième vers les 10 heures du matin. Cette nuit, Port-au-Prince ne dormira que d'un œil. Entre un jour sans promesses et une nuit qui porte plus d'inquiétudes que de sommeil, ça boit, ça joue aux dominos... Et puis, il y a le délire de ceux qui ont toujours raison: ils avaient prédit la fin des secousses parce que les gens avaient jeûné et retrouvé les voies du Seigneur.

Maintenant les gens devront encore jeûner parce que Dieu n'est pas encore content et n'a pas fini de montrer sa puissance aux "incrédules". Mais jeûner, que l'on croie en Dieu ou au diable, dans les lointains esprits de l'Afrique ancestrale ou dans la bonté du Sacré-Coeur de Jésus, ou qu'on pense qu'il est du devoir des humains de gérer leur destin, c'est une chose facile. Le seul bonheur que je rapporte de mon tour de Port-au-Prince, c'est que j'ai entendu quelques voix qui parlaient des efforts à entreprendre. Voilà une formule qui me semble essentielle: effort dans la solidarité. Je l'ai entendue. C'est assez.

Il est minuit. On entre dans la journée du mardi. Je termine ma chronique. La terre vient encore de trembler.

Lyonel Trouillot

boule  boule  boule

Séisme sommaire

 

 Viré monté