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Lettre ouverte à l’ambassadeur de France en Haïti,
Madame Élisabeth Béton Delègue

Pour une vraie solidarité entre Haïti et la France vers le développement durable et le respect mutuel de nos droits linguistiques

Source: Le Nouvelliste, 21.12.2015

Prof. Michel DeGraff
Massachusetts Institute of Technology («MIT»)
Department of Linguistics & Philosophy
Cambridge, Massachusetts, U.S.A.

20 décembre 2015

Son Excellence Madame l’ambassadeur Élisabeth Béton Delègue,

C’est avec un vif intérêt que j’ai lu votre récente interview intitulé «La solidarité française», parue dans le journal «Challenges» le 18 décembre 2015. C’est ce même intérêt qui m’incite à partager avec vous et avec le grand public mes commentaires sur les sujets soulevés dans l’interview.

Comme linguiste et chercheur au Massachusetts Institute of Technology, comme membre fondateur de l’Académie du Créole Haïtien («Akademi Kreyòl Ayisyen») et comme directeur de l’Initiative MIT-Haïti pour un système Éducatif de qualité axé sur le créole, la pédagogie constructiviste et les nouvelles technologies de l’information, je partage certaines de vos opinions sur la réalité linguistique de mon pays.

Dans votre interview, vous êtes bien d’accord, et je ne peux que renchérir que notre «unité linguistique» en Haïti représente un «atout fondamental» pour le développement du pays. Votre assertion, ipso facto, laisse sous-entendre que l’on doit faire du créole (notre langue d’unité linguistique) l’outil linguistique fondamental et incontournable de cette reconstruction à laquelle vous vous déclarez solidaire.

De ce fait, le créole doit être la langue d’enseignement à tous les niveaux du système Éducatif Haïtien en lieu et place du français, car ce dernier, comme langue d’enseignement, constitue un handicap majeur pour cette grande majorité de nos compatriotes qui ne parlent que le créole.

Pourtant, dans cette même interview où vous parlez de notre «unité linguistique» comme «atout fondamental» dans la reconstruction d’Haïti, vous paraissez vous préoccuper surtout de «faire vivre la langue [française]» et de la «qualité du français», ce que vous considérez être «un défi de la réforme» de l’Éducation en Haïti.

Dans cette optique, que ferions-nous donc du créole (notre «unité linguistique») qui, sans aucun doute, facilite pour la majorité des enfants Haïtiens l’apprentissage des mathématiques, des sciences, de la géographie, et tant d’autres disciplines, y compris le français et les autres langues à caractère international?

Madame l’ambassadeur, si vous me le permettez, en tant que linguiste et Éducateur j’aimerais vous rappeler qu’une formation académique solide DANS LA LANGUE MATERNELLE de l’enfant lui facilitera l’apprentissage d’une langue non maternelle. Ceci est d’autant plus important quand on sait que cet enfant ne peut bénéficier d’aucune immersion linguistique dans la langue non maternelle, comme c’est le cas pour la grande majorité des Haïtiens quand il s’agit de la langue française.

En outre, quand on pense à la discrimination sociale, politique et Économique qui sévit en Haïti contre celles et ceux qui ne parlent pas français (c’est-à-dire, contre cette grande majorité créolophone dont on vient de parler), notre défi linguistique le plus urgent, ce n’est ni «faire vivre la langue française», ni «la qualité du français». Un défi beaucoup plus urgent, c’est d’instrumentaliser l’utilisation du créole comme langue officielle au même titre et au même niveau que l’utilisation du français, ceci afin d’en finir avec cet apartheid linguistique qui a déjà fait tant de tort à notre population essentiellement créolophone.

Madame l’ambassadeur, vous paraissez préoccupée par une certaine absence de «toute une méthodologique scientifique» par rapport à l’enseignement DU créole, laquelle absence semblerait, selon votre interview, favoriser la langue française comme langue d’enseignement et comme matière à enseigner. Mais, il nous faudrait aussi «toute une méthodologie scientifique» pour cet enseignement du français et en français à cette majorité d’enfants créolophones unilingues. Entretemps, notre unité linguistique nous garantit un avantage à exploiter tout de suite : la vaste majorité de nos enseignants sont linguistiquement et culturellement mieux équipés pour enseigner en créole, leur langue maternelle. Ce qu’il nous faut, beaucoup plus que «toute une méthodologie scientifique» pour enseigner le créole, c’est surtout du matériel de qualité pour bien enseigner en créole à tous les niveaux du système Éducatif.

En tout cas, votre inquiétude par rapport à l’enseignement du (ou en ?) créole et la priorité que vous accordez au français semblent ne pas tenir compte des résultats scientifiques bien Établis qui suggèrent l’importance de l’enseignement EN créole pour les créolophones. Toutes les données scientifiques à notre disposition nous démontrent qu’une Éducation de qualité EXIGE l’utilisation de la langue maternelle. Ces données incluent les fameuses publications de l’UNESCO, depuis les années 1950, sur la place du vernaculaire dans l’enseignement, jusqu’aux découvertes de la linguistique et des neurosciences cognitives du XXIe siècle, y compris les recherches de pointe sur l’apprentissage de votre compatriote, le professeur Stanislas Dehaene au Collège de France” http://on.fb.me/1QTpaep, https://youtu.be/c8tStHFjdXE. (Vidéo disponible aussi au fond de cette page)

Donc, le créole comme langue maternelle de la vaste majorité en Haïti devrait être un atout indispensable pour l’amélioration générale de l’enseignement en Haïti, du jardin d’enfants jusqu’à l’Université.  Comme tel, le créole devrait également servir d’atout indispensable pour tout projet de développement durable en Haïti, y compris les projets de développement connus par l’ambassade de France en Haïti.

Cette logique de développement qui, selon les acquis modernes en sciences de l’éducation, considère le créole comme «atout fondamental» pour le plus grand nombre en Haïti va à l’encontre de la politique linguistique de la France en Haïti vis-à-vis de la promotion du français comme langue d’enseignement et comme priorité dans son agenda de «reconstruction».

Depuis René Descartes au XVIIe siècle (et même avant lui), on sait bien que rendre accessibles les connaissances et la recherche scientifique AU PLUS GRAND NOMBRE nécessite l’utilisation de la langue parlée par LE PLUS GRAND NOMBRE.  C’est la raison pour laquelle Descartes fit usage du français, en lieu et place du latin, pour Écrire son «Discours de la méthode».

DANS LE CAS D’HAϏTI, CETTE LANGUE DU PLUS GRAND NOMBRE, C’EST BIEN LE CRÉOLE.

Madame l’ambassadeur, Cette «reconstruction» d’Haïti que votre gouvernement prône par le biais de l’apprentissage préalable du français et par l’utilisation du français comme langue d’enseignement (condition sine qua non de l’aide française au développement d’Haïti?), n’est-ce pas là un vecteur de COLONISATION et de DOMINATION?

Rappelons-nous, donc, l’article 5 de notre Constitution de 1987 qui reconnait le créole et le français comme «langues officielles» de la République d’Haïti tout en accordant au créole le statut de SEULE «LANGUE COMMUNE» QUI UNIT TOUS LES HAÏTIENS. Et tout récemment (en juillet 2015), notre Ministre de l’Éducation nationale, M. Nesmy Manigat, a signé un accord historique avec notre «Akademi Kreyòl Ayisyen» en vue de généraliser l’utilisation du CRÉOLE COMME LANGUE D’ENSEIGNEMENT À TOUS LES NIVEAUX DE NOTRE SYSTÈME ÉDUCATIF.

L’Initiative MIT-Haïti, qui revendique l’utilisation du créole comme outil d’enseignement des sciences et mathématiques, de concert avec la pédagogie participative et constructiviste et les outils numériques, contribue, elle aussi, à la création d’un SYSTÈME D’ÉDUCATION DE QUALITÉ POUR TOUS, POUR UNE HAϏTI PLUS JUSTE ET PLUS DÉMOCRATIQUE.

Oui, Madame l’ambassadeur, le créole, atout linguistique partagé par toute la population (notre «unité linguistique»!), est la seule langue qui puisse mettre Haïti, nation fièrement indépendante, sur la voie du développement durable et sur la voie du respect mutuel entre nos deux pays. 

WI, SE LÉ LANG KREYÒL LA ANTRE FON NAN BON JAN MATERYÈL POU BON JAN ANSÉYMAN A TOUT NIVO KE N AP RIVE METE LEKÒL NOU YO TÈT AN WO POU YON PEYI TÈT AN WO.

Au regard des atouts linguistiques, culturels et historiques d’Haïti que vous avez clairement énoncés au tout début de votre interview dans le journal «Challenges», je pense, Madame l’ambassadeur, que mes remarques relatives à votre interview vous inviteront à mieux saisir le paradoxe linguistique Haïtien et à approfondir la solidarité franco-Haïtienne en tenant compte de ce paradoxe à  résoudre.  Cette lettre ouverte est un plaidoyer en faveur du créole, langue officielle et nationale à «faire vivre» dans toute sa splendeur, à l’oral comme à l’écrit, dans tous les secteurs de la société Haïtienne—écoles, universités, tribunaux, organisations étatiques, société civile, institutions culturelles, économiques, politiques, etc.

J’espère, Madame l’ambassadeur, que la France et son ambassade en Haïti pourront nous accompagner avec solidarité dans ce projet pour accomplir vis-à-vis du créole en Haïti la meilleure part de ce que vos illustres ancêtres (Descartes et les fondateurs de l’Académie française, par exemple) ont pu accomplir vis-à-vis du français en France. C’est ça notre défi! Cette utilisation «cartésienne» du créole en Haïti est indispensable pour le développement d’une nation Haïtienne fière et souveraine qui respecte les droits humains de tous ses citoyens.

C’est dans cette conviction absolue que je vous prie d’agréer, Madame l’ambassadeur, l’expression de ma plus haute considération.

Prof. Michel DeGraff

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