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Madiana

Chemin de la mangrove 4

José Le Moigne

Astrid de Suède alors reine des Belges. (1935).

La cuisinière du Négus

Quand le vin est tiré, il faut le boire dit le proverbe. C’est pareil pour la guerre. Quand elle est là, il faut s’en accommoder. Entends-moi bien, je ne parle ni de la Collaboration ni de la Résistance. Je le ferais quand l’heure sera venue, mais pour l’instant, n’étant pas devineresse, je parle juste de la sidération qui vous abrutit quand tombe la mauvaise nouvelle. On remet tout à demain en espérant que ce ne sera pas un jour de deuil. Pourquoi ce préalable? Je n’ai honte de rien. Je n’ai jamais spéculé sur le malheur. Il se trouve simplement que, dès 1935, grâce à ma bosse du commerce comme se moquait gentiment Émilien, lui qui était à la fois si terre à terre et si lunaire, nous pouvions affronter l’orage. Depuis l’exposition coloniale, j’avais résolu à me mettre à mon compte. Je guettais l’occasion. Rien ne pouvait me mettre à genoux. Surtout pas le racisme rampant. J’étais capable de fourguer des missels au pape, mais je savais pertinemment que mon avenir ne passait pas par les mouchoirs, le nougat ou les crêpes. Le temps était à l’exotisme et à la magie tropicale. D’accord, comptez sur moi. J’étais à l’affût l’aubaine; pas question de la laisser s’évaporer.

Faute de pouvoir rêver sur un album de photos de famille, j’étais toujours dans le temps présent. Le succès, la chance, la bonne fortune, je te laisse décider de l’appellation, n’allait me tomber toute rôtie dans le bec. Il me fallait la convoquer et c’est pour ça que tous les matins, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il fasse très beau, j’allais traîner mes jupes aux halles. Je ne savais très bien ce que je cherchais, mais je laissais traîner mes yeux et mes oreilles. Une vraie chienne à l’affût. C’est ainsi qu’en fréquentant les regrattiers j’ai appris qu’un containeur d’ananas ne trouvait pas preneur. À Baltard, on n’avait pas de temps à perdre. Une marchandise chassait l’autre. Jugement sans appel, immédiatement exécutoire, ce qui n’était pas vendu était perdu. Bon pour les tombereaux d’ordures. Quelque chose me disait que ma chance était là et que si je la laissais passer je ne la révérais jamais. Alors, je n’ai fait ni une ni deux. Je suis allée voir le grossiste et je lui ai débité d’une traite:

– Monsieur, puisque veut de vos ananas, au lieu de les laisser pourrir, donnez-moi quelques caisses.

C'était vraiment abrupt comme entrée en matière, pourtant, d’un geste fataliste, il m’a fait signe d’y aller.

Comme toujours, Émilien n’était pas très loin. Il prenait tranquillement un café avec un de ces copains livreurs. Le hasard avait bien fait les choses. Le camion était vide, réquisitionné en riant. Voilà comment, sans débourser un seul centime, j’ai constitué mon premier stock. J’ai pensé à ma diseuse de bonne aventure des Trois-ilets. Il y a des jours où les planètes s’alignent. Il suffit de ne pas les manquer, ce qui n’est pas toujours aussi facile qu’il le paraît.

Si tu avais vu la trombine de la gent marchande, mâles et femelles confondus, lorsque j’ai débarqué avec mon chargement au marché de Vincennes! Seigneur, la Vierge, ils n’auraient pas été plus ébahis si j’avais déversé un tombereau d’immondices devant leurs laitues bien-aimées, leurs poireaux révérés et leurs choux et patates sacrées! J’entends encore mon voisin d’éventaire, sans doute un brave type par ailleurs, fagoté comme un second rôle de cinéma, le genre Julien Carette si tu vois ce que je veux dire, gouailler dans sa moustache de croque-mort en soulevant sa casquette et en se grattant le sommet du crâne:

– Fichtre de fichtre, la pov môme, c’est le bide assuré!

Rira bien qui rira le dernier ai-je penser en dépliant avec un air de maîtresse d’école une table pliante que j’ai couverte d’une nappe en madras. J’ai disposé mes en pyramides à côté d’un plateau argenté que l’on m’avait prêté et d’un couteau à pain. C’est comme ça que j’ai appris aux Français à manger de l’ananas frais. Ne rigole pas derrière ton téléphone et n’agite pas ton moulin à paroles. Avant ce jour, pour la plupart, j’en suis presque certaine, l’ananas, notre superbe fruit créole, n’était que le roi des coupes de fruits stylées: une poire géante en forme de bouteille couronnée dont l’étrange toupet qui faisait penser à Louis-Philippe. Un bagay qui ne pouvait se déguster qu’en conserves. Après tout, il y a tellement de gens qui ne connaissent que les petits pois en boîte! Mais, comme on dit: «si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira à toi!». Ce qui vaut pour les hommes vaut aussi pour les fruits et les légumes.

Alors, j’ai sorti le grand jeu. J’étais comme Joséphine et sa ceinture de bananes. Un public, ça s’empoigne, ça se malaxe et ça se vainc. Moi, mon théâtre, c’était cette place de marché et mon décor, le donjon millénaire qui la surplombait. Le coup des parfums orientaux, je pouvais le refaire avec mes ananas.

Dans le commerce, une règle qui ne change jamais. Pour vendre aux messieurs, adresse-toi aux dames; pour vendre aux dames, adresse-toi aux hommes.

Tu penses si j’en ai usé et réusé jusqu’à la trame! Je ciblais un chaland planté devant ma table et je bonimentais comme si je ne m’adressais qu’à lui.

— Monsieur, pourquoi vous contenter de regarder. Approchez donc avec votre dame! Est-ce que vous pelez vos fruits avant de les manger? Oui? Alors je vais vous montrer comment faire. C’est juste une question de technique.

Évidemment, le couple appâté s’est approché, suivi par le regard des autres. Alors, hop là! Envoyez c’est pesé. J’ai attrapé un fruit par le toupet, je l’ai décapité, je lui ai tranché le cul, je l’ai scindé en quatre pièces, puis, après avoir ôté la partie dure, j’ai détaché la chair de l’écorce en faisant attention de ne pas l’abîmer. Il ne me restait plus qu’à découper chaque quartier en petits cubes et à les disposer, après les avoir saupoudrés de bon sucre de canne et d’un rien de vanille, sur les morceaux d’écorce que j’avais réservés.

L’affaire était pliée. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, j’avais vendu une trentaine de fruits et bien avant la fermeture du marché, il ne me restait plus rien. Voilà, j’avais le pied à l’étrier et il ne me restait qu’à transformer l’essai. J’avais des sous, il fallait les réinvestir, mais comment et dans quoi? Je n’ai pas eu à chercher très longtemps, car le fameux adage, la chance ne sourit qu’aux audacieux et de ce côté-là j’étais loin d’être démunie, c’est tout de suite vérifié. Quelques jours après le coup des ananas, j’ai appris que le Comité français cherchait des Antillais pour l’Exposition Universelle qui se tenait du 27 avril au 25 novembre 1935 sur le plateau du Heysel à Bruxelles. J’ai posé ma candidature et comme le truc de l’ananas était largement éventé, j’ai pensé au café.

À Bruxelles, j’ai compris ma douleur et presque regretté d’avoir été choisie. En effet, dans le pavillon où j’étais installée, je ne pesai pas lourd à côté de mon voisin, un bellâtre italien parfumé comme une carte de vœux, qui s’agitait comme une pie couteau, auprès de son percolateur, une machine rutilante de chromes, qui sifflait et crachait comme une locomotive. Comment faire le poids devant un tel monstre? J’étais K.O debout avant le premier round.

Souffler n’est pas jouer. J’ai accusé le coup puis je me suis reprise en main. Je n’allais tout de même pas renâcler comme une rosse dès le premier obstacle! Il ne s’agissait pas de grimper au sommet du Mont-Blanc. C’est vrai, je n’ai jamais fait trembler le monde par une action d’éclat, mais c’est juste une question d’échelle. M’élever au-dessus de la masse d’à peine d’une demi-tête suffit à mon bonheur. Je tiens cela de mon papa. C’est ma méthode et je la suis sans jamais déroger.

L’époque était bruyante. Des rumeurs de guerre s’élevaient de partout. Il se disait entre autres que le Duce d’Italie voulait la peau de l’Éthiopie et du Négus Hailé Sélassié. C’est à peine si je savais situer l’Éthiopie sur la carte, mais qu’à cela ne tienne, je savais l’essentiel. L’Éthiopie c’était le pays du café. Je me demande parfois comment je faisais pour être à ce point inventive. Je me suis dit qu’au pays du café l’empereur avait forcément une cuisinière pour le lui préparer et, cela va sans dire, une cuisinière noire. Comment les gens font-ils pour se laisser prendre aux pièges les plus grossiers? C’est toujours un mystère pour moi. Peut-être suffit-il de trouver le bon angle d’attaque; et à ce compte, j’étais très forte. J’ai dit que j’étais la cuisinière du Négus. J’ai dit que j’étais une experte en café, et c’est passé comme une lettre à la poste. Du coup, les mouches ont changé de camp. Mon italien paya pour son Duce. Malgré les expressos qu’il brandissait comme des hosties; à moi les belles recettes. Il était Gros-Jean comme devant et je n’avais plus qu’à compter les francs belges, les dollars et les livres qui tombaient dans mon escarcelle.

Face de l’hôtel où nous logions Emilien et moi, il y avait un magasin de mode où l’on disait que la reine des Belges venait choisir ses gants. Je la guettais chaque matin avant de me rendre à la foire, mais, à ma grande déception, elle n’est jamais venue et pas pu ne serait-ce qu’entrevoir, cette souveraine de 30 ans qui inspirait alors une dévotion semblable à celle que suscitait Lady Di. Il ne me restait plus qu’à attendre le jour où elle viendrait inaugurer le pavillon des Belges.

Quelle foule ce jour-là! J’ai dû jouer des coudes pour me frayer une place dans les premiers rangs. On se serait cru sur une étape du Tour de France tant la ferveur était palpable. Soudain, un cri jaillit de toutes les poitrines:

— La voilà ! La voilà ! La voilà !

Hélas, la fête était déjà finie pour moi. Saisie par un épouvantable mal d’entrailles, j’ai dû céder ma place et appeler un taxi. Exactement comme autrefois à Nice. J’ai toujours su maîtriser mes émotions, mais quand la digue cède, ce sont mes boyaux qu’elle emporte.

Je n'ai pas accès à une session de rattrapage. Deux ou trois jours plus tard, Léopold III et Astrid furent victimes d’un accident de voiture. C’est Léopold qui conduisait et il ne se consola jamais vraiment de la mort de sa reine.

C’était le 29 août 1935 à Küsnacht en Suisse. Un rêve était passé.

© José Le Moigne

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