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Madiana

Chemin de la mangrove 4

José Le Moigne

Femme

Photo: Collection de l'auteur.

Le pavillon Esterberger

Je le répète, Mademoiselle Hire et moi n’étions pas ce qu’il est convenu d’appeler des amies. Nous étions des alliées et en certaines circonstances, c’est mieux. Elle était petite, fluette, pas très belle. Moi, j’étais grande, robuste, et pas trop moche à ce que j’entendais dire. Mais en plus d’une réelle modestie, nous avions en partage une solitude immense et la farouche obstination de celles qui refusent de s’en laisser conter, quitte à faire le dos rond en guettant l’occasion de sortir des griffes soigneusement limées. Souvent, avant de regagner le galetas qu’elle louait quelque part dans le vieux Lyon, elle s’attardait près des enfants et nous causions. Nos confidences étaient rares et nous ne perdions pas notre temps à refaire le monde, mais nous promettions, quoiqu’il arrive, de compter l’une sur l’autre, indéfectiblement. Oh, j’avais trop honte, trop de pudeur aussi, pour lui raconter par le menu tout ce que je devais affronter, jour après jour, de la part de Victoire et de sa coterie, mais, tu l’auras deviné, la fine mouche n’en avait pas besoin pour comprendre et, sans que je ne lui demande rien, elle avait promis de m’aider. Or, quoique traitée en cousine pauvre, Mademoiselle Hire appartenait à une famille lyonnaise en vue. Elle fit donc jouer en ma faveur ses minces relations et c’est ainsi qu’au milieu de l’automne, j’entrais au service de Madame Esterberger en qualité de couturière.

De prime abord, il n’y avait pas grande différence entre le pavillon Esterberger et la demeure des Bouvaix. Toutes deux étaient emblématiques du vieil habitat lyonnais. Ce ne sont pas mes mots, mais ceux de mon premier patron. Mais ici, au lieu de m’étoiler au fond d’une soupente, j’avais ma propre chambre à l’étage des maîtres avec pour conséquence que, très vite, Madame Esterberger vint à me considérer, non pas comme une simple couturière, mais comme une dame de compagnie. Veuve depuis peu, elle se vêtait toujours à la mode de l’avant-guerre, le cou emprisonné dans un haut col de dentelle, ses cheveux abondants, sans un seul fil blanc, tirés en un strict chignon. Le deuil et ses cinquante-cinq ans bien sonnés n’avaient pas entamé sa tranquille beauté.

De fait, c’était comme si la mort n’était pas passée chassant Monsieur Esterberger de sa maison. Il se disait pourtant que la faucheuse, c’est le nom par lequel Madame désignait la mort, avait coupé net le fil de sa vie au moment où il pouvait espérer un destin national, car, Monsieur Esterberger, comme mon papa, était un homme politique, mais à une autre échelle. On affirmait aussi que le défunt, d’origine très modeste, fils d’un ouvrier soyeux et d’une femme de ménage, devait beaucoup, pour ne pas dire tout, à la famille de sa femme, les Delvi, qui, à Lyon, était au premier rang des familles influentes. Sans doute, il y avait un peu de vrai dans ce fatras, car, je devais le constater par moi-même, bien que Monsieur ne fût plus là, Madame continuait à recevoir une tribu de gens célèbres.

Moi, je faisais le chien savant. C’est ainsi que j’appelais la tâche qui consistait à recevoir, un sourire modeste sur les lèvres, le vestiaire confortable de ces messieurs et dames. À chaque fois, même si je savais que je ne ferais pas ça toute ma vie, la honte me submergeait ce qui ne m’empêchait de m’acquitter de la corvée du mieux que je pouvais. Les visiteurs m’en savaient gré, car c’est un fait, tous ces gens dits importants ou bien qui croyaient l’être m’ont toujours respecté. Jamais je n’ai eu à entendre quelque parole blessante ni à déplorer un seul geste déplacé, ou à saisir au vol une quelconque allusion à la boniche noire que j’étais, du moins à ce moment; mais il est vrai que je n’étais pas dans les têtes.

Je n’étais pas davantage dans celle de Stéphane, le grand fils de Madame Esterberger, ni dans celle de Mrs Harrison, qui vivaient eux dans la grande maison, mais, apparemment, je n’avais pas m’en faire. Stéphane, grand jeune homme timide et emprunté terminait ses études de droit, sans beaucoup de convictions à ce que je me laissais dire. Quant à Mrs Harrison, c’était une vielle Anglaise très riche, aussi rigide que les piquets avec lesquels on attache les cabris dans la savane, dont je me demande encore ce qu’elle faisait là. Et puis, il y avait Bibi, un caniche tout noir, aussi crépu qu’un négrillon, doté de petits yeux en bouton de bottine qui vous perçaient à jour. Les premiers temps je me disais: «Comment Madame fait-elle pour câliner une aussi vilaine petite bête?», mais ça n’a eu qu’un temps. Très vite je me suis laissé séduire. Un petit chien qui pleure parce que son maître est mort, jamais je n’aurais cru ça possible! Pourtant, c’était ce que tout le monde disait à propos de Bibi et cela a suffi à me le rendre sympathique et, comme je n’ai jamais donné dans la demi-mesure, Bibi et moi sommes devenus de grands copains.

Bibi avait depuis toujours son fauteuil bien à lui et quelquefois, pour lui faire une farce, je m’asseyais dedans. Bigre, le petit monstre ne l’entendait pas de cette oreille. Si tu l’avais vu courir protester auprès de sa maîtresse en jappant! Il la saisissait par l’ourlet de sa jupe et la forait à venir constater le corps du délit. Alors il se dressait sur ses pattes de derrière, se plantait devant ma petite personne, me fusillait d’un regard triomphant, puis reprenait avec force clowneries sa place sur le coussin. Au bout de quelque temps, Madame, comme pour bien me montrer que je n’étais pas pour elle une simple domestique, alors qu’elle prenait toujours ses repas seule, exigea que je mange avec elle. Au premier tintement des couverts, Bibi pointait son petit bout de nez, s’installait entre nous patte levée et la queue frétillante, et attendait les miettes. Je trouvais ça tordant. Le petit monstre avait son propre bol, une grande faïence bleue dans laquelle je versais son lait. Un jour, par malice, je me suis servi d’un autre récipient. Bibi n’a fait ni une ni deux. Il a filé comme une flèche pour ramener Madame.

— Rachel, qu’avez-vous donc fait pour mériter une pareille colère?

— Mais rien, Madame.

— Ah! Je vois. Vous lui avez changé son bol!

Quelle petite bête intelligente! Madame et moi avons bien ri.

Le monde avait changé. À présent, il était difficile de trouver des domestiques. Même pour de tout petits emplois, les gens préféraient travailler dans les bureaux ou à l’usine. Tout plutôt que d’avouer qu’on était un larbin. Madame payait bien, mais peinait comme les autres pour recruter du personnel domestique. Par chance, si on peut dire, le monde rural en pleine mutation était plus que jamais devenu un vivier où l’on pouvait puiser. Quant à la qualification, on verrait par la suite. Tel était le cas de Sabrina, notre petite bonne de 15 ans. Ah, elle était gentille comme tout, mais gauche et empruntée. Et puis, quelle cruche! Les jours de grands repas, si tu l’avais entendu rire comme une pouliche au pré tandis qu’elle passait les assiettes! Le pire, c’est qu’elle était persuadée de bien faire et tu avais beau lui dire que c’était de l’impolitesse, elle recommençait toujours. Elle impolie? Que non, elle se montrait aimable, c’est tout. Que veux-tu faire avec une pareille bourrique? Malgré tout, Madame répugnait à la renvoyer. D’ailleurs, l’eût-elle voulu, comment la remplacer? Comme je viens de te le dire, à cette époque, les gens de maison expérimentés ne traînaient pas la rue.

La maison était spacieuse et confortable, mais comme il en va souvent de ces vastes demeures, c’était une caisse de résonance. Ainsi, un soir, alors que j’étais déjà au lit, j’ai entendu dans le silence Monsieur Stéphane qui disait à sa mère.

— Enfin, Maman, puisque vous savez — j’ai oublié de te dire que ces gens-là se vouvoyaient en famille —, puisque vous savez que vous ne trouverez personne, pourquoi ne le demandez-vous pas à Rachel?

— Non, Stéphane, j’ai engagé Rachel comme couturière. Même si elle me rend bien des services, ce n’est pas une bonne à tout faire.

— Essayez, vous verrez bien. Rachel est très intelligente. Je suis certain qu’elle comprendra.

Rebelote. Celui qui a dit que l’Histoire est un éternel recommencement avait vu juste. Enfin, je crois que dans ce cas l’Histoire a bon dos. L’Histoire va son chemin, mais le reste, au fond, c’est comme un jeu de quilles. Quand tu les as toutes fait tomber, il faut les redresser.

Tout ça pour dire que j’ai cru reculer quelques mois en arrière quand, le lendemain, Madame m’a demandé d’un ton embrassé.

— Rachel, samedi prochain, Monsieur Stéphane donne un dîner en l’honneur de sa fiancée. Vous connaissez Sabrina? Je ne veux pas être ridicule devant les parents de Mademoiselle Delphine. Voulez-vous la remplacer?

Alors, je te l’avoue, j’ai fait carrément l’imbécile.

— Mais, Madame, je ne saurais jamais!

— Ne soyez donc pas si modeste. Monsieur Stéphane et moi-même en sommes convaincus, vous ferez ça très bien.

Comment me dérober? Le jour venu, ils étaient 25 à table. Il y avait trois services, ce qui signifie qu’il fallait à chaque fois changer d’assiettes et de couverts. Un véritable marathon. Tu as beau changer de maison, l’office, c’est toujours la même chienlit. Chez les Bouvaix, c’était Victoire et sa coterie, chez les Esterberger, c’était Louise et sa clique de plongeuses qui rigolaient de me voir m’essouffler. Pas une n’aurait un seul pas pour m’aider. Mieux, tandis que je me battais avec le plateau des desserts, j’ai entendu les souillons de la plonge fredonner à voix basse la fameuse et affreuse comptine. Tu sais:

Une négresse qui buvait du lait
Ah, se dit-elle si je le pouvais
Tremper ma figure dans un bol de lait
Je serais plus blanche que tous les Français-Ouh!

Riez, riez, me suis-je dit. Rira bien qui rira le dernier. On ne m’a pas deux fois. Vous allez voir, je vous réserve un tour de ma façon.

Le service continu. Café, liqueurs, cigares, pour les messieurs, tisanes et douceurs pour les dames au salon. Vint le moment de prendre congé. Satisfaits et repus, les invités me glissèrent en prenant leur vestiaire de généreux pourboires. La règle est simple après un grand service. Les serviteurs partagent les pourboires dans la plus stricte égalité. Que nenni aujourd’hui. On avait cru bon de se moquer de moi! On avait refusé de m’aider! D’accord. C’était à mon tour de rire. Mesdames, pas de pourboires pour vous. La négresse garde tout.

Je te laisse deviner la colère du syndicat des domestiques. Louise en tête, le lendemain, il monte une ambassade pour se plaindre auprès de la patronne. Mal leur en a pris. Ravie au fond de l’occasion, Madame les a gentiment envoyés promener.

Furieuse, Louise m’a défié du regard. Je pense que tu l’auras compris. En ce temps-là, dans les maisons bourgeoises, les cuisinières avaient la haute main. Il valait mieux savoir à quoi on s’engageait quand on les affrontait, mais, à présent, j’avais fourbi mes armes.

© José Le Moigne

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Chemin de la mangrove 4

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 Viré monté