| Kaz | Enfo | Ayiti | Litérati | KAPES | Kont | Fowòm | Lyannaj | Pwèm | Plan |
| Accueil | Actualité | Haïti | Bibliographie | CAPES | Contes | Forum | Liens | Poèmes | Sommaire |
An tan lontan
|
Au risque de me répéter: des défauts, oui, j’en ai à la pelle. Mais machiste? Non, ça ne fait pas partie de ma panoplie. Bien sûr que je collais à mon époque, avec les travers et les clichés qui vont avec. La mixité, je ne l’ai connue qu’au lycée. Avant, c’était l’école des filles et celle des garçons. Mais cela n’impliquait pas une hiérarchie des genres. En ce qui me concerne, Man Anna ne l’aurait pas permis.
Avec elle, pas de garçons, pas de filles: tout se partageait dans la plus stricte égalité.
— Julien, me disait-elle au moins une fois par jour, arrête de bayer aux corneilles. Attrape un tampon Jex (Un tampon Jex en vaut deux / Et il n’nettoie bien mieux, comme disait le slogan de RTL) et va me briquer la cuisinière jusqu’à ce qu’on puisse se regarder dedans.
Elle en avait autant pour mes sœurs, qui s’entendaient enjoindre:
— Maryse, quand tu auras terminé la vaisselle, prends une pelle à poussière et va aider ta petite sœur. Et pas à la va-vite ! Je veux que ce soit propre au point qu’on puisse manger sur le lino. Tout le monde autour de la table quand vous aurez fini. Faites vos devoirs, apprenez vos leçons, et en silence, s’il vous plaît. Je ne veux pas entendre voler une mouche.
Comment pourrais-je oublier les samedis matin, lorsqu’il s’agissait de cirer les planchers de notre baraque d’après-guerre ? Man Anna distribuait une boîte de cire Nid d’Abeille et des chiffons taillés dans des lainages en fin de vie, qui avaient fait le tour de la tribu. Et c’était parti. En trois coups de patin, nous faisions de notre monotonie clanique un conte musical, et nous nous retrouvions à Copenhague, au pays de La Petite Sirène, lorsque les rivières se figent dans la glace.
À chacun sa chanson. Moi, en général, c’était Le Beau Danube bleu, que je ne sais quel chanteur de charme avait remis à la mode. Ma sœur cadette, elle, se lançait à pleine gorge dans Les Enfants du Pirée, version Nana Mouskouri. Quant au plus petit — celui qu’on appelait le bizigouic, dans une version bien à nous de la langue du pays d’ici —, il zozotait Ma guitare, le dernier tube de Johnny. Nous rigolions en chœur, car, incapable de prononcer le mot fureur, il clamait à pleine voix que sa guitare chantait… la furette.
Comment voulez-vous qu’avec un tel héritage, auquel s’ajoutait celui des femmes potomitan qui, depuis la nuit de l’esclavage, de Man Romaine jusqu’à Man Anna, nous avaient fait tenir debout, je sois machiste? Mes réticences ne tenaient ni à la suffisance ni à l’orgueil masculin, mais à l’idée que je me faisais de la nature de l’institution. Forcément, je connais les critiques formulées a posteriori. C’est facile, beaucoup trop facile. Je conteste à quiconque le droit de critiquer ce qu’il n’a pas vécu.
© José Le Moigne
L’effacement
*
