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L'Inde au salon du livre,
message pour Tir Chanda

par Khal Torabully
30/12/06

inde

Salon du livre

Mon cher Tir Chanda,

En ce dernier perron des vœux pour l'an 2007, je te dis merci pour cette missive qui en dit long sur ton amour de l'Inde, et de la nécessité de l'aborder sans l'abstraire ou la réduire aux visions souvent étriquées qui parcourent les pays secoués par les globalisations.

Ces derniers temps, le désir de l'Inde est aussitôt devenu le péril indien, depuis l'achat d'Arcelor par l'indien Mittal, ce "mégalomane" ou "parvenu de Bollywood", signe d'un basculement en cours, mais aussi d'une réfraction face à l'émergence du pays des parias ou des maharajas désuets dans le champ économique, dans la cour des grands. Je pense que le bras de fer (sans jeu des mots) est engagé, et ce, selon les critères de "guerre économique" que le libéralisme outrancier a impulsé aux pays mondialisés.

Oui, je pense que l'émergence d'une classe moyenne -  alors que celle-ci est en train de se paupériser en France, à tel point qu'on parle de classe moyenne "remisée" - en Inde, donnera les assises de cette faculté raisonnante, capable de vaincre les vieux démons sectaires, surtout en matière de castes et des préjugés de toutes sortes. Les classes moyennes sont, comme tu le sais, le socle de la démocratie, car elles "pensent, travaillent et innovent", ayant le temps et le moyen de le faire, à la différence de nos "travailleurs pauvres" d’ici. Cette vieille relation Inde-Europe, basée sur la fascination et le rejet, est encore opératoire dans les perceptions, et la puissance économique devenue réalité (acceptable ou inacceptable) et cela déterminera de la prégnance de l'un ou l'autre paradigme.

Tu me diras que ce lien de haine-amour date de la nuit des temps, quand les épices et les soies faisaient rêver l'occidental, et que le principe de réalité dans le grouillement baroque indien le plongeait souvent dans une perte de repères, que l'on pourrait appeler le "syndrome indien".

Que constatons-nous des lndes aujourd'hui? Son omniprésence au niveau de la production des images, des couleurs, des sons, mais aussi, par sa diaspora à l'internationalisation d'une "matière grise" d'origine indienne, reconnue surtout en informatique et en haute technologie. Ses investissements font aussi prendre la mesure des flux financiers internationaux: comment ce pays "pauvre" se permet-il de lancer des Opa, d'acheter des pans entiers de l'industrie des anciennes puissances coloniales? Cela s'est encore vérifié aujourd'hui par l'achat d'une groupe sidérurgique par Tata. Quant à nous, hommes des lettres, nous assistons à un foisonnement des imaginaires, surtout des auteurs qui nous sont les plus accessibles par l'anglais ou les traductions que nous pouvons aborder, car je soupçonne une immense production dans les langues indiennes, et de très bonne facture.

Le cinéma Bollywood, avec ses raccourcis saisissants, impulse aussi une "culture indienne" par delà les rives de l'Indus, faisant  ressentir à ceux qui ont les Indes au cœur que la musique, la sensibilité, les langues sont bien "chez soi", par les moyens de nouvelles technologies de l'information, les satellites...

Je pense que ce rééquilbrage n'est pas inutile, et suit une logique de compétition mondialisée où les pays sont entrés dans une ère d'éclatements de centres et d'émergence de périphéries, dont un des aspects les plus visibles est la délocalisation, faisant du centre un espace mouvant, changeant, presque  un élément de survie économique. Déroutant, non? Pas tellement, car le nombre et le nombre d'idées, couplés avec les moyens financiers, sont des éléments qui peuvent avoir leur poids dans les équilibres actuels du monde, même si la "communauté internationale" demeure encore le Quartet que nous connaissons.

Aujourd'hui même, au sein de la République, le CRAN a rendu public le premier sondage épidermique, ethnique de la France, en voulant rendre audible ce qui est non-dit: le racisme anti-noir.

Quelques jours avant, Mme Royal, devant le père de la négritude, Aimé Césaire, avait dit qu'il fallait ajouter identité à Liberté, égalité et fraternité, et qu'elle voulait devenir la présidente de la "France métissée".

Que penser de cette nécessité, pour certains, de se rendre visibles dans une République qui semble accuser le coup sous les déferlements globalisants, dont les candidats façonnés par le bipartisme semblent coupés des aspirations profondes des français? On voit ici malmenés les repères et les retranchements... 2007 assurément est une année singulière, avec les élections présidentielles qui montrent déjà ses aspects les plus déplaisants, pour ne pas dire plus, et l'Inde, qui est de plus en plus perçue comme une concurrente sérieuse, avec un contentieux qui traîne depuis l'épisode du Clémenceau et la déroute du patriotisme économique... Année à suivre.

J'écris enfin L'imaginaire corallien - Carnet de coolitude, en espérant rendre aussi plus visibles, ces Indes conjuguées en bravant les interdits du kala pani, ces eaux noires qui sont encore à franchir. J'y retrouve ces auteurs ultramarins dans la liste que tu énumères. Et c'est aussi signe que les Indes ont rendez-vous avec le monde, avec sa littérature à la proue du navire, ce qui tranche avec la Chine, davantage à son ouvrage industriel et technologique, et moins investie dans le domaine de l'imaginaire hors ses rives?

Signe que les Indes annoncent une pérennité dans sa relation tous azimuts avec le monde?
Observons...

Khal Torabully
30/12/06

éléphant

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