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18 mai: Que reste-t-il du drapeau
quand le pays se déchire lui-même?

Par Nancy Roc — Roc & Vérités

Drapeau d'Haïti

Le 18 mai arrive, et avec lui cette question que beaucoup d’Haïtiens éviteront peut-être de se poser: que représente encore un drapeau pour un peuple qui ne sait plus se regarder comme un peuple?

Le bleu et le rouge devraient nous rappeler l’union, la mémoire, le sacrifice, la dignité retrouvée après l’esclavage. Mais que devient un drapeau lorsque la nation qu’il prétend rassembler est déchirée, blessée, violée, tuée par ses propres fils - qu’ils soient membres de gangs, financiers de gangs, complices silencieux, politiciens cyniques ou citoyens trop longtemps habitués à accuser les autres sans jamais interroger leur propre part de responsabilité?

Haïti est-elle encore un pays lorsque des quartiers entiers ne répondent plus à l’autorité de l’État? Lorsque des familles dorment dehors, fuient d’une commune à l’autre, recommencent leur exil à l’intérieur même de leur propre patrie?

Selon l’OIM, plus de 1,45 million de personnes sont aujourd’hui déplacées à l’intérieur d’Haïti, dans une crise d’une ampleur historique. Parmi elles, des enfants par centaines de milliers, nés dans la peur, élevés dans la fuite, condamnés à apprendre trop tôt que la maison peut brûler, que l’école peut fermer, que la rue peut tuer.

Pendant ce temps, ailleurs, la diaspora célèbre le Haitian Heritage Month. Elle célèbre la culture, la cuisine, le drapeau, la mémoire, Dessalines, Vertières, la fierté d’être Haïtien. Et elle a raison de vouloir préserver ce qui reste de notre grandeur.

Mais comment ne pas voir le contraste cruel ? D’un côté, des drapeaux brandis dans les rues de New York, Miami, Montréal ou Paris; de l’autre, des millions d’Haïtiens prisonniers de la faim, de la peur, de l’humiliation et de l’abandon.

D’un côté, la nostalgie d’Haïti; de l’autre, l’effondrement d’Haïti.

D’un côté, le pays rêvé; de l’autre, le pays réel.

La vérité est brutale: Haïti n’a pas seulement été détruite par l’étranger. Haïti a aussi été dévorée de l’intérieur.

Nous avons trop longtemps trouvé refuge dans l’accusation permanente: les colons français, les Américains, les Dominicains, les Blancs, les mulâtres, les noirs, les riches, les pauvres, la bourgeoisie, les politiciens, les ONG, la diaspora. Tous portent une part d’histoire, d’influence ou de responsabilité.

Mais à force d’accuser tout le monde, nous avons oublié de nous regarder dans le miroir.

Qui a livré les quartiers aux gangs? Qui a financé les armes? Qui a acheté les consciences? Qui a applaudi les criminels lorsqu’ils servaient un camp politique? Qui a accepté que la haine de classe remplace la citoyenneté? Qui a dressé les Haïtiens les uns contre les autres jusqu’à faire de la fraternité un mot vide?

Notre devise dit: «L’Union fait la force». Mais cette devise sonne aujourd’hui comme une accusation.

Quelle union? Quelle force?

Celle des familles déplacées? Celle des enfants sans école? Celle des jeunes qui ne rêvent plus de construire leur pays mais seulement de le fuir? Celle d’une société où trop de gens veulent devenir riches vite, à n’importe quel prix, parce qu’ils ont compris qu’en Haiti l’honnêteté ne protège pas, que le travail ne suffit pas, que le crime paie souvent mieux que l’effort?

Et il y a pire: le mot même de l’union a été sali. Lorsque des gangs accusés de massacres, de viols, d’enlèvements et de déplacements forcés s’approprient l’expression «Viv Ansanm», c’est une inversion obscène du sens.

On ne vit pas ensemble sous la terreur.

On ne construit pas une communauté avec des cadavres, des rançons, des femmes violées, des enfants enrôlés, des familles expulsées. Les mots ont un poids. Et lorsqu’un pays laisse ses bourreaux voler les mots de la fraternité, c’est que la décomposition morale est déjà très avancée.

Alors oui, il faut oser poser la question interdite: le pire ennemi de l’Haïtien n’est-il pas parfois l’Haïtien lui-même? Pas par essence, pas par fatalité, pas parce que nous serions condamnés à la violence ou à l’échec. Mais parce qu’une haine sans cesse renouvelée, transmise, instrumentalisée, impunie, a remplacé peu à peu le sentiment national.

Nous avons appris à nous mépriser avant d’apprendre à nous respecter. Nous avons confondu la débrouillardise avec le cynisme, la ruse avec l’intelligence, l’impunité avec la réussite.

Nous avons toléré les petits arrangements jusqu’à produire les grands crimes.

Comment reconstruire un pays dans ces conditions? Avec quel ciment moral? Avec quelles institutions? Avec quelle jeunesse, si cette jeunesse ne voit dans Haïti qu’un piège à fuir ou un marché à piller? Avec quels citoyens, lorsque des millions de traumatisés s’ignorent, portant en silence les stigmates de la peur, du deuil, de l’exil intérieur, de l’humiliation quotidienne?

Il faudra peut-être deux générations pour guérir les blessures invisibles que cette crise imprime dans les corps et les esprits. Et encore, à condition que nous commencions enfin à nommer le mal.

Le 18 mai ne devrait donc pas être seulement une fête. Il devrait être un examen de conscience national.

Brandir le drapeau ne suffit plus.

Le porter sur un vêtement, l’afficher sur un profil, le chanter dans une cérémonie ou le porter sur la scène dans un concert ne sauvera pas Haïti. Un drapeau n’est pas un tissu magique. Il n’a de sens que si ceux qui le saluent acceptent aussi les devoirs qu’il impose: vérité, responsabilité, solidarité, justice.

Haïti n’est pas morte tant qu’il reste des Haïtiens capables de refuser le mensonge. Mais Haïti ne renaîtra pas si nous continuons à célébrer l’union tout en cultivant la haine, à parler de patrie tout en la pillant, à invoquer le peuple tout en l’abandonnant.

Le drapeau nous regarde.

Et cette année, peut-être plus que jamais, il ne nous demande pas seulement de l’honorer: il nous oblige à nous demander ce que nous sommes encore prêts à faire pour le mériter.

Alterpresse, 17. mai 2026

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18 ME : FET DRAPO AYITI

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 Viré monté