Tout a commencé avec une puja
(cérémonie hindoue) au Centre des Arts de Pointe-à-Pitre
sous la houlette du pouçari (prêtre) Jocelyn
Nagapin, par ailleurs auteur, avec Max Sulty, d’un magnifique
ouvrage intitulé «La migration de l’hindouisme
aux Antilles françaises ». Accompagné de son
épouse et de ses deux fils, Jocelyn Nagapin s’est livré
à une cérémonie très digne devant un
parterre d’environ deux-cent personnes dont, curieusement,
une majorité de non-Indiens. Les auteurs invités à
la manifestation - Camille Moutoussamy et Raphaël Confiant
(Martinique), Nathacha Appanah-Mouriquand (île Maurice), Jean
Benoist (France) - furent conviés à rejoindre l’autel
où se déroulait la cérémonie pour recevoir
une bénédiction de lumière.
 |
N.
A.-Mouriquand (Ile Maurice), R. Confiant (Martinique), J.-S.
Sahaï (Guadeloupe), J. Benoist (Aix-en-Provence), J.
Nagapin (Guadeloupe), C. Moutoussamy (Martinique). |
Puis, pendant une heure et demi, l’animateur Jean-Samuel
Sahaï, angliciste distingué et militant de l’indianité
créole, a interrogé les auteurs sur leurs différents
ouvrages. Par chance pour les organisateurs de «La Route des
épices», la Mauricienne Nathacha Appanah-Mouriquand
venait de se voir attribuer le matin même à Paris le
Prix RFO. Cette dernière a séduit le public par sa
modestie et surtout par le fait qu’elle opposa la situation
mauricienne où les Indiens dominent et sont ultra-majoritaires
à celles des îles créoles d’Amérique
où la situation semble inversée quoique moins tendue.
L’anthropologue français Jean Benoist, grand connaisseur du monde
créole et spécialiste de l’hindouisme créole,
y présenta un film qu’il avait tourné en 1958
(il y a 45 ans donc) sur une habitation de Basse-Pointe à
la Martinique. Ce fut un grand moment d’émotion. On
y mesure à quel point la culture indienne et le culte hindou
étaient puissants à cette époque et comment
avec des bouts de ficelles, les descendants des engagés de
1853 s’acharnèrent à les préserver. Ce
film, techniquement parfait et en couleurs, assorti d’un très
beau commentaire de Jean Benoist, gagnerait à être
numérisé et versé aux archives sonores de la
Bibliothèque Schœlcher de la Martinique. Actuellement
en 16mm, il risque, en effet, de s’abimer, voire de s’effacer.
Le lendemain, c’est l’Habitation Néron, en
plein cœur du pays cannier, au Moule, qui reçut les
auteurs. Ces derniers s’adressèrent à plusieurs
classes dont les élèves étaient sortis gagnants
d’un défi-lecture organisé sur l’ensemble
de la Guadeloupe par «Livres en îles». Camille
Moutoussamy et ses collègues remirent des chèques-lectures
aux élèves dont l’enthousiasme faisait plaisir
à voir.
Le soir, un nouveau débat était organisé avec
les auteurs en présence du député-maire du
Moule, Mme Louis-Carabin et d’un public là encore majoritairement
non-Indien alors que la région du Moule comporte environ
30% de population indienne. Un vif débat opposa le public
à différents auteurs autour des questions comme la
dénomination des Guadeloupéens d’origine indienne:
«indo-guadeloupéens», «Guadeloupéens
d’origine indienne», «Créoles d’ascendance
indienne» etc…, cela toujours sous la houlette d’un
Jean-Samuel Sahaï très en forme ce soir-là. Camille
Moutoussamy expliqua sa démarche littéraire exposée
dans son récit «ECLATS D’INDE», démarche
qui consiste à laisser un témoignage de la vie indienne
sur l’habitation au milieu des années 50 du siècle
dernier en agrémentant son texte de mots tamouls et créoles.
L’auteur rappela qu’il était né sur la
même habitation qu’Aimé Césaire, à
Basse-Pointe, l’Habitation Eyma et révéla qu’il
y avait des Indiens dans l’ascendance maternelle du chantre
de la Négritude. Quant à Raphaël Confiant, dans
son «BARBARE ENCHANTE», il expliqua comment le peintre
Paul Gauguin fut amené à rencontrer l’Inde sur
l’habitation Anse Turin, au Carbet, par la fréquentation
des coupeurs de canne indiens qui y vivaient en 1887. Nombre de
ses œuvres picturales portent la trace de cette influence,
notamment une étonnante version d’Adam et Eve au paradis
où ces deux personnages sont vêtus à l’Indienne.
Après des séances de signatures dans des librairies
de Pointe-à-Pitre et du Moule, nos auteurs se retrouvèrent
une dernière fois à l'Habitation Néron, plantation
de 90 hectares dont la distillerie est en ruines et dont le Conseil
Général a racheté une dizaine d’hectares.
Sur ce lieu, des centaines de familles indiennes vécurent,
travaillèrent et moururent, tout cela dans la plus parfaite
indifférence. «La Route des épices» fut
l’occasion de leur rendre un hommage.
GHISLAINE NANGA, COMBATTANTE DU LIVRE
 |
Auteurs
et organisateurs de "La Route des Epices" au Lycée
d'Hôtellerie et de Tourisme (Gosier), de g. à
dr.: Jean-S. Sahaï, Ghislaine Nanga, Nathacha A.-Mouriquand,
Frantz Quillin, Marta Villaroya, Lynn Bibeyron, Raphaël
Confiant, Camille Moutoussamy. |
Directrice artistique et culturelle de l'Association «Livres
en île» qui organise chaque année le Salon du
Livre de la Guadeloupe, Ghislaine Nanga, Guadeloupéenne d’ascendance
à moitié camerounaise, est une battante. Toujours
un large sourire aux lèvres, elle sut mener d’une main
de maître la manifestation «La Route des Epice»
malgré la défection, à la dernière minute,
d’un poète surinamien, d’origine indienne, très
attendu.
Son enthousiasme toujours contagieux et sa discrétion encouragea
les auteurs invités à aller au devant du public et
à expliquer le bien-fondé de leur démarche
littéraire. Sur un sujet sensible - «la place de l’indianité
dans la société et la culture guadeloupéenne»
- elle sut toujours trouver le ton juste et parer aux dérives
identitaristes et nombrilistes. Toujours, en effet, fut proclamé
le caractère pluriel, créole pour tout dire, du peuple
guadeloupéen. Ne s’accordant guère de repos,
Ghislaine Nanga a déjà en tête le prochain Salon
du Livre de la Guadeloupe qui aura lieu en mars 2004.
NATHACHA APPANAH-MOURIQUAND : PRIX RFO 2003
 |
R. Confiant (Martinique), Nathacha A.-Mouriquand (île
Maurice). |
«La Guadeloupe m’a porté chance! Je ne l’oublierai
jamais » déclara la jeune écrivaine mauricienne
Nathacha Appanah-Mouriquand à l’annonce que le Prix
RFO venait de lui être attribué. Son roman - «Les
Rochers de la poudre d’or» publiés aux éditions
Gallimard dans la collection «Monde noir» - raconte
l’émigration à l’île Maurice à
la fin du XIXe siècle de travailleurs sous contrat
indiens.
Elle évoque la misère qui les chassa de leur pays,
la duplicité des colonialistes anglais, la difficultueuse
acclimatation à l’île Maurice et finalement l’attachement
de ces déplacés à leur nouvelle terre qu’ils
avaient contribuer à redresser en travaillant dans les champs
de canne à sucre en remplacement des Noirs récemment
libérés de l’esclavage. Son écriture
précise, presque sèche, sans fioritures convient parfaitement
à son propos qui n’est pas d’émouvoir
mais de donner à lire les linéaments d’une aventure
au cours de laquelle beaucoup perdirent la vie ou durent s’en
forger une nouvelle.
 |
L'écrivain célèbre Raphaël Confiant est reçu avec fierté par les élèves en Seconde MRH2 de M. Jean S. Sahaï, professeur d'anglais, au Lycée International d'Hôtellerie et de Tourisme Archipel Guadeloupe, au Gosier. |
|